http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/02/06/les-laisses-pour-compte-de-natixis_1301897_3234.html
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bientôt 85 ans, Yvonne Picard prend souvent le volant de sa voiture pour se rendre de Bellerive-sur-Allier à Vichy, où se trouve sa Caisse d'épargne.
Ce matin de décembre 2006, c'est avec confiance qu'elle s'assoit dans le bureau de sa conseillère. Retraitée du secteur privé, elle dispose d'un petit patrimoine. "Dès que j'avais de l'argent sur mon compte, on me proposait des produits d'épargne aux noms bizarres, comme “Partage” ou “Cappuccino”, raconte-t-elle. Cette fois-là, ma conseillère me parla de Natixis. Moi, je n'y connais pas grand-chose. A l'époque, elle ne me précise pas que ce sont des actions." Ce que lui dit, en revanche, sa banquière, c'est que Natixis est "ce qu'il y a de mieux". Un "bon placement". Dans une "grande banque". Qui fera "de grandes réalisations".
Des risques attachés à ce nouveau placement financier, dans une banque d'affaires nouvellement créée, dont les activités n'ont rien à voir avec celles d'une banque traditionnelle, pas un mot n'est dit. M
me Picard acquiert
"4813,55 euros d'actions, pour moi et pour ma fille".
Quelques mois plus tard, c'est la chute. Natixis, qui investit beaucoup d'argent sur les marchés, est en première ligne dans la crise financière. Les actions, introduites en Bourse au prix de 19,55 euros, plongent jusqu'à moins de 2 euros. Les 4813,55 euros de Mme Picard ont fondu comme neige au soleil. A l'instar des centaines de milliers de porteurs d'actions de la "grande banque", filiale des Caisses d'épargne et des Banques populaires, la vieille dame a le sentiment d'avoir été trompée.
L'affaire des petits actionnaires bernés de Natixis serait-elle le nouvel Eurotunnel ? Comme plusieurs centaines d'épargnants, Mme Picard a décidé de ne pas se laisser faire et s'est jointe aux actions en justice lancées depuis plusieurs mois. Une première procédure est ouverte au pénal, depuis février2009, par Colette Neuville, présidente de l'Association de défense des actionnaires minoritaires (ADAM). Une seconde est engagée, depuis décembre 2009, devant le tribunal de commerce de Paris, au nom de 730 épargnants, pour "diffusion d'informations fausses, mensongères ou trompeuses sur les perspectives de Natixis à sa création", par le cabinet Deminor, dirigé par Fabrice Rémon. Si l'on tient compte du cours actuel de Natixis – à peine plus de 3 euros –, ces 730 actionnaires ont perdu, à ce jour, "virtuellement", 5 millions d'euros.
"LES BANQUIERS SONT DES TRAÎTRES. ILS SONT LÀ POUR VOUS DÉPOUILLER !"
Pour M. Rémon, le scandale est incontestable. "Dans l'affaire Eurotunnel, on a vendu aux épargnants un concept nouveau, un “grand” projet industriel. Dans le cas Natixis, on convaincu des gens qui n'ont rien demandé, en leur affirmant qu'il n'y a pas de risques. Ne leur a-t-on pas fait valoir qu'ils connaissaient les Caisses d'épargne et les Banques populaires depuis des années ?" Qu'ils habitent Paris ou la province, qu'ils soient retraités ou actifs, aisés ou modestes, tous affirment avoir été menés en bateau par leur banquier, en qui ils avaient toute confiance.
C'est le cas d'Eric M., éducateur à Pontoise. En novembre 2006, ce quadragénaire prend rendez-vous avec sa conseillère des Banques populaires après avoir reçu un héritage de 300 000 euros. Il entre dans son agence pour un conseil… et en repart avec des d'actions Natixis, "tellement séduit" par le discours de sa banquière, se souvient-il, qu'il signe tous les papiers qu'elle lui tend. "Comme un imbécile", dit-il aujourd'hui. Car, lorsqu'après la chute du cours, il fait part de son mécontentement à sa banque, on lui rétorque: "Mais mon pauvre monsieur, vous avez signé !" "Je suis tombé dans une grosse arnaque, estime-t-il. J'avais prévenu ma conseillère que je ne tenais pas à investir en Bourse. Mais elle m'a parlé d'un produit bancaire performant que 'même sa famille' avait souscrit." Aujourd'hui, Eric M. s'en veut d'avoir été si naïf. Et surtout d'avoir cru aveuglément sa conseillère. "On est face à des bandits", s'enflamme-t-il.
C'est cette confiance, fondatrice entre le client et sa banque, qui a conduit Giuseppe Lamesta, coiffeur à Rueil-Malmaison, ou BernardS., ingénieur retraité de Brest, à souscrire à ce "produit miracle". Cette confiance est aujourd'hui au centre de toutes les rancœurs.
"Ma conseillère bancaire m'a dit : 'Oh la la, ça va monter très fort, au moins 20 % à 30 % d'ici à deux ans'", indique M. Lamesta. "Je n'ai jamais souscrit en Bourse mais quand une banque vous dit ça, vous y croyez", explique-t-il. Les bénéfices qu'il escomptait de l'achat de 10 000 euros d'actions Natixis devaient financer des travaux à son domicile. "Aujourd'hui, dit-il, même si je n'ai rien vendu, mes actions ne valent rien. J'ai tout perdu, déplore-t-il. C'était un placement pourri. Et les dirigeants de Natixis continuent à percevoir des dividendes sur notre dos."
A Brest, un soir de novembre 2006, vers 20 heures, Bernard reçoit un coup de fil de sa banque. "Ce n'était pas ma conseillère mais le service des titres de ma banque, la BRED [filiale des Banques populaires], se souvient-il. J'étais un peu surpris. Du coup, je n'ai pas trop réfléchi, j'ai dit oui tout de suite. Je crois bien ne rien avoir signé et que tout s'est fait oralement." L'indignation de ces petits actionnaires est d'autant plus forte qu'ils disposent, pour la plupart, d'une épargne modeste. Certains clients des Caisses d'épargne affirment qu'ils ont été incités à vider leur "vieux" Livret A pour acheter des actions Natixis et soutenir ainsi la filiale de banque d'affaires commune à l'Ecureuil et aux Banques populaires. D'autres déplorent avoir perdu leurs maigres économies dans l'aventure. C'est cela qui révolte Marie-Noëlle Fauvin, célibataire de 56 ans, employée des impôts, payée "à peine plus que le smic". Un jour de décembre 2006, son conseiller lui dit que, si elle veut se faire un billet de 500 euros facilement, il faut acheter un paquet d'actions Natixis. "Je lui ai fait confiance. J'ai mis 800 euros. Quand j'ai entendu à la radio que l'action ne valait plus rien, je suis retournée le voir. Et là, il m'a prise pour une imbécile." Pour Marie-Noëlle, c'est clair et net : "Les banquiers sont des traîtres. Ils sont là pour vous dépouiller !"
Le gendarme de la Bourse tente de rappeler les règles Ce que des centaines d'épargnants dénoncent, aujourd'hui, comme le "scandale Natixis" n'est pas une première. Stimulés par des commissions séduisantes, les conseillers bancaires se sont déjà montrés très zélés pour vendre des actions d'EDF, lors de son entrée en Bourse, en 2005.
A l'époque, certains clients s'étaient, sans même en avoir été alertés, vus attribuer des titres de l'électricien. Après enquête, le régulateur boursier, l'Autorité des marchés financiers (AMF) a infligé, en novembre 2008, à BNP Paribas et la Société générale un avertissement et une amende de 500 000 euros.
VENTES FORCÉES
Deux ans plus tôt, une autre affaire avait mis en cause La Poste concernant la vente d'un placement, baptisé Bénéfic, commercialisé en pleine euphorie boursière, entre 1999 et 2000. Mais, en raison du krach des marchés, le placement s'était révélé désastreux, lésant 300 000 clients. Au terme de trois ans d'enquête, l'AMF a conclu, en février 2006, que les produits examinés n'avaient fait l'objet "d'aucune promotion spécifique". En outre, ils avaient été proposés à des clients de La Poste qui, à 70 %, détenaient déjà un plan d'épargne en actions (PEA). Pour l'autorité, ces personnes étaient "donc informées des risques du marché des actions". Aucune sanction n'avait été infligée.
Qu'en sera-t-il des épargnants de Natixis ? Avant même le placement des titres, l'AMF a sensibilisé les réseaux bancaires, chargés de commercialiser les actions, du risque que peut représenter la vente de produits boursiers à des clients non avertis. L'objet était de rappeler les règles de déontologie et d'éviter de reproduire un schéma de ventes forcées.
L'AMF ne présume pas que ses recommandations ont été suivies à la lettre. Mais, si une enquête a été ouverte, à l'automne 2008, pour examiner les conditions de la chute spectaculaire du cours, rien, pour l'heure, ne semble remettre en cause la manière dont les banquiers ont vendu les titres Natixis à leurs clients.