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08/11/2008

Le service statistique public français en péril

Analyse
lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/11/04/la-delocalisation-qui-inquiete-l-insee-par-claire-guelaud_1114470_3232.html

La délocalisation qui inquiète l'Insee, par Claire Guélaud
LE MONDE | 04.11.08 | 13h00 • Mis à jour le 04.11.08 | 13h00

Peut-on accepter, au nom de préoccupations légitimes d'aménagement du territoire, de voir mettre en péril le service statistique public français, l'un des meilleurs d'Europe, et menacer la qualité de ses travaux et de ses analyses ? Telle est l'une des principales questions que soulève le projet de création d'un Pôle national de la statistique publique à Metz. Nicolas Sarkozy en avait fait l'annonce, le 2 septembre, en recevant à l'Elysée des élus mosellans durement frappés par les restructurations militaires et leur cortège de suppressions d'emplois (près de 54 000 en sept ans sur l'ensemble du territoire).

Les quelque 6 000 agents de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), qui est une des grandes directions du ministère de l'économie, et les 2 500 personnes employées dans les services statistiques ministériels (SSM), ont appris par une dépêche de l'AFP le sort qui leur était promis. Ni le président de la République ni le premier ministre qui, dans une circulaire du 25 juillet, prévoyaient de transférer 10 % des effectifs parisiens des administrations centrales, soit "5 000 emplois environ", vers les communes les plus touchées, n'avaient jugé utile d'organiser une concertation préalable avec les représentants du personnel ou de prévenir la direction générale de l'Insee.
La réforme de l'Etat étant l'un des grands chantiers du quinquennat, et les pouvoirs publics se targuant de la conduire avec une certaine méthode, la brutalité de cette annonce a surpris. Les statisticiens y ont vu une preuve supplémentaire du mépris dans lequel les tient le pouvoir politique, après les nombreuses critiques formulées par M. Sarkozy sur la qualité de leurs travaux ou sur le "pessimisme" de leurs prévisions. Fait unique dans les annales d'une institution âgée de plus de 60 ans et portée à la discrétion, près des deux tiers des agents de l'Institut - des attachés, des administrateurs, mais aussi des inspecteurs généraux et deux directeurs régionaux - ont fait grève ou manifesté, le 21 octobre, contre le projet messin. La participation a été du même ordre dans les services statistiques ministériels.
Une pétition "Sauvons la statistique publique" a recueilli en un mois plus de 15 700 signatures. Dont celles de Marie-Thérèse Join-Lambert, ancienne présidente de l'Observatoire de la pauvreté et de l'exclusion sociale, du sociologue Eric Maurin, des économistes Gilbert Cette, Jean Gadrey, Bernard Salanié (Columbia University), Dominique Plihon ou David Thesmar (HEC), de Mireille Elbaum, professeure au CNAM, ou encore de Claude Thélot, une figure de la statistique française qui fut le patron de la direction de l'évaluation et de la prospective (DEP) au ministère de l'éducation nationale et présida la commission nationale sur l'avenir de l'école (2004-2005).
L'ampleur de cette mobilisation, l'implication dans le mouvement de la haute hiérarchie de l'Insee - qui ne plaisante pas avec les devoirs de réserve des fonctionnaires - et la qualité des intellectuels qui la soutiennent montrent, s'il en était besoin, que le projet de délocalisation est jugé non seulement peu crédible, mais dévastateur. Conçu dans la précipitation, il n'a jamais pris en compte l'intérêt du service statistique public ou de ses utilisateurs. C'est un comble si l'on songe que, sans l'Insee, on ne connaîtrait ni l'évolution de la population française, ni celle du produit intérieur brut (PIB), ni le niveau des prix ou du chômage...

LES CRAINTES DES STATISTICIENS

Délocaliser mille emplois en Moselle - le chiffre a été avancé par l'Elysée - revient à déplacer un sixième des effectifs de l'Insee ou près des deux tiers de son siège parisien. Et ce n'est pas la "France d'en bas" qui ferait peur au personnel : les deux tiers des agents sont provinciaux ! En revanche, une délocalisation aussi massive désorganiserait complètement le service statistique public, assure le comité de défense. "Certes, explique Julie Herviant, syndicaliste CGT, certains travaux statistiques peuvent être faits n'importe où. L'Insee a largement recours à la visio-conférence depuis 1997 et aux nouvelles technologies de l'information et de la communication. Mais une partie importante des enquêtes auprès des entreprises ou des ménages ne peut se faire sans contacts réguliers avec toute une série d'interlocuteurs sur le terrain." Ainsi l'enquête sur le revenu de solidarité active (RSA) réalisée par la direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees), confirme une statisticienne, a nécessité "une trentaine de réunions avec nos partenaires".
Pour des raisons évidentes, qui tiennent à la place et au poids de Paris, il est plus simple d'y organiser de telles réunions qu'à Metz. On pourrait en dire autant de l'enquête emploi, de l'enquête sur les sans-domicile-fixe ou de la mise au point des nomenclatures d'activité. Mais il y a plus. Les statisticiens français tiennent beaucoup à pouvoir produire à la fois des chiffres, des analyses et des enquêtes. Ils craignent que les réorganisations à venir entraînent des spécialisations et aboutissent à les cantonner dans un seul domaine.
De précédentes délocalisations ont montré qu'au maximum 10 % à 20 % des agents acceptaient de suivre le mouvement. La majorité des personnels préfèrent changer d'emploi pour des raisons familiales (travail du conjoint, etc.). Si ce phénomène devait se produire à Metz, il faudrait recruter 800 à 900 statisticiens. L'opération serait probablement coûteuse. Et tient de la gageure, car l'Insee va perdre plus de 2 000 agents en sept à huit ans du fait des départs à la retraite et les trois principales écoles de statistique françaises forment moins de 150 statisticiens publics par an.
Le problème de la statistique publique, fragilisée par une certaine difficulté à prendre en compte la complexité du réel, est ailleurs : "Le service de statistique public est de qualité mais il a vieilli depuis cinq ans, analyse M. Thélot. La société et l'économie française ont beaucoup évolué. Nos appareils de mesure doivent, eux aussi, changer. C'est cette réforme-là, vitale pour notre démocratie, que le projet de délocalisation massive à Metz compromettrait." Le directeur général de l'Insee, Jean-Philippe Cotis, qui avait présenté sa démission après l'annonce de M. Sarkozy, et le président du Conseil national de l'information statistique (CNIS), Jean-Pierre Duport, ont été chargés par François Fillon de proposer pour le 30 novembre les contours, les effectifs et l'organisation du nouveau pôle. En attendant, l'Insee et les services statistiques ministériels sont sur le pied de guerre.

Courriel : guelaud@lemonde.fr.

Claire Guélaud (Service Europe-France)
Article paru dans l'édition du 05.11.08

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