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08/02/2011

«DSK va poser un gros problème à la gauche»

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http://www.letemps.ch/Page/Uuid/570e2c98-3302-11e0-91bf-83617ffb8493|0

ENTRETIEN Mardi8 février 2011

Pour Jean Daniel, «DSK va poser un gros problème à la gauche»

PAR PROPOS RECUEILLIS PAR CATHERINE DUBOULOZ, PARIS
A 90 ans, Jean Daniel, fondateur et éditorialiste du «Nouvel Obs», reste une autorité morale de la gauche réformiste française. Au cœur d’un journal déstabilisé, qui ne voit pas arriver le directeur du FMI en sautant de joie

 

Le Palais Brongniart et ses colonnes gréco-romaines se dresse majestueusement au centre de la place de la Bourse. L’endroit résume l’âme du 2e arrondissement de Paris, à la fois quartier de la finance et de la presse. L’imposant édifice fut un temple du capitalisme. Sur ses flancs siègent d’un côté l’Agence-France-Presse, de l’autre la rédaction du Nouvel Observateur. Lorsqu’il a fondé l’hebdomadaire en 1964, en compagnie deClaude PerdrielJean Daniel était animé par «la volonté de créer un journalisme intellectuel, fait pour une bonne part par des écrivains et des philosophes». Il n’a pas changé.

Jean Daniel ne dirige plus la rédaction du Nouvel Obs. Mais son influence se manifeste à travers l’éditorial qu’il signe semaine après semaine. Chaque vendredi, il anime une conférence avec des invités pour échanger «idées nouvelles et projets.» L’homme de plume, âgé de 90 ans, assure aussi la représentation du titre à l’étranger: «J’ai des liens privilégiés avec pratiquement tous les pays de la Méditerranée», explique-t-il non sans fierté. Il a d’ailleurs reçu le Prix Prince des Asturies, importante distinction du monde hispanique et latino-américain. Fin connaisseur du Maghreb et du Proche-Orient, Jean Daniel est un chroniqueur très lu sur le conflit israélo-palestinien.

En fin d’année dernière, Le Nouvel Obs a été secoué par le départ de deux personnalités: une de ses grandes plumes, le chroniqueur Jacques Julliard, entré au journal en 1972, parti pourMarianne, puis le directeur de la publication Denis Olivennes, qui a rejoint Europe 1. Son successeur est désormais connu. Laurent Joffrin, le patron de Libération, retrouvera début mars Le Nouvel Observateur, qu’il a déjà dirigé par le passé, nous a confirmé Jean Daniel au cours de cet entretien daté du 28 janvier 2010.

Le Temps: Les changements 
à la direction du «Nouvel Obs» auront-ils une influence 
sur la politique éditoriale? 
Jacques Julliard a évoqué à demi-mot des divergences politiques.

Jean Daniel: Un jour où nous étions en ébullition à la rédaction, avec la passion des débats qui nous anime, Denis Olivennes m’a dit que plus le temps passait, plus il se rapprochait des idées de Michel Rocard. La même semaine, mon ami Jacques Julliard m’a fait la confidence inverse, il s’éloignait de plus en plus de Michel Rocard. Je pensais que j’étais capable de faire l’union entre eux. Mon avis est qu’il n’y avait pas de problème politique profond, mais des avis divergents qui s’exprimaient, et pour moi la gauche passe par la synthèse de ces deux points de vue.

En ce moment, des opinions très différentes s’expriment dans la gauche intellectuelle. Je ne parle pas ici de la division des partis, car notre conception n’est pas de fixer nos positions par rapport à tel parti ou telle personnalité, que ce soit Martine AubrySégolène RoyalDominique Strauss-Kahn ou François Hollande.Quelles que soient nos idées politiques dans chaque domaine, nous ne nous préoccupons pas du choix d’un candidat.

Pour ce qui est de la ligne éditoriale, ma position n’a pas changé. Jean-Claude Guillebaud qui remplace Jacques Julliard, avec le même profil et le même statut, est sur la même ligne que Laurent Joffrin et moi. Je me félicite de travailler avec eux. Et j’ajouterais que je suis heureux qu’ils aient encore besoin de moi.

– Vous vous référez souvent 
à Michel Rocard et à la deuxième gauche…

– Attention! Le Rocard actuel n’incarne plus du tout le souvenir de la deuxième gauche et préconise un socialisme très moderne et très ferme. Mais mon maître a toujours été Pierre Mendès France, c’est avec lui que je suis entré en politique et plus exactement que j’ai développé une conception morale de la politique. En fait, mes deux maîtres en politique, en morale et en littérature, ont été Mendès France et Albert Camus. J’ai été et je reste mendésiste et camusien jusqu’au bout des ongles.

Ensuite, des gens m’ont rejoint dans la mesure où ils se rapprochaient de ces deux personnalités. Il y avait des gens de la deuxième gauche comme Michel Rocard, le syndicaliste Edmond Maire, les sociologues Alain Touraine et Edgar Morin, le philosophe Michel Foucault, les historiens François Furet et Mona Ozouf. Jacques Julliard a aussi fait partie de ce groupe, nous étions très proches de la CFDT [historien de formation, Jacques Julliard était un dirigeant syndical avant d’être engagé par Jean Daniel]. S’il y avait des personnalités de la deuxième gauche dans notre groupe, il y avait surtout et toujours Mendès.

– Pensez-vous que la gauche aujourd’hui puisse encore être réformiste? Qu’elle parviendra 
à proposer un projet?

– Dire que la gauche n’a pas de projet était vrai il y a encore un an. Mais continuer à le dire aujourd’hui est malhonnête. Un programme existe au Parti socialiste. On peut ne pas être d’accord avec ses propositions – je l’ai lu pendant les Fêtes et il y a nombre d’idées que je ne partage pas – mais au moins il y a un document, une base de discussion. J’aime la façon dont François Hollande, Arnaud Montebourg et Vincent Peillon le discutent. Je trouve aussi que les idées de Jean-Pierre Chevènement sont dignes d’intérêt.

Mais cette base n’est pas reconnue par la gauche de la gauche. En ce moment, celle-ci est divisée ou alors fonctionne sur des formules, comme l’anticapitalisme. Cela me rappelle le Parti socialiste du temps de Mitterrand et l’union de la gauche, qui avait une stratégie de rupture avec le capitalisme. Aujourd’hui, la gauche de la gauche, ce n’est plus le communisme, puisqu’ils veulent Jean-Luc Mélenchon [ancien socialiste et fondateur du Parti de gauche, candidat à la présidentielle].

Personnellement, je reste partisan d’un réformisme politique, d’un «réformisme radical» au sens camusien du terme.

– Qui incarne le souffle de la deuxième gauche actuellement?

– Personne, dans la mesure où la deuxième gauche était favorable à l’autonomie des citoyens, tandis qu’on assiste actuellement à un retour à l’Etat. La deuxième gauche s’est perdue dans ses compromis avec le libéralisme. Et il n’y a pas de personnalité qui ait le charisme d’un Pierre Mendès France. Ni Olivier Besancenot, ni François Chérèque ne sont Edmond Maire… Mais je ne veux pas tomber dans ce travers de dire que tout était mieux avant. Parfois les situations créent les gens.

Prenez la Tunisie, en ce moment il n’y a personne. Pas une personnalité n’émerge, pas même le général qui a sauvé la situation en refusant de tirer sur le peuple [Rachid Ammar], un gars extraordinaire. C’était extrêmement important qu’un chef d’état-major de l’armée de terre refuse un ordre. A mon avis, c’est à partir de ce moment-là que Ben Ali a commencé à avoir peur. En ce moment donc, vous n’avez pas d’hommes en Algérie, ni en Egypte, mais la situation peut créer les hommes. Barack Obama, lui, est une véritable personnalité: son accession à la Maison-Blanche a été une révolution.

La complexité nouvelle du monde, l’émergence de pays comme la Chine, le Brésil ou l’Inde, le phénomène de la mondialisation, la baisse d’influence de l’Europe vis-à-vis de tous ces géants et surtout la crise financière avec l’augmentation du chômage: pour faire face à ces changements, il faut du charisme, des compétences. Certains se réfugient vers Dominique Strauss-Kahn, mais il va poser un gros problème pour la gauche et pour un journal comme le nôtre. Bien sûr d’un côté, il représente une institution sérieuse, il a fait front à la crise. Mais de l’autre, le FMI est l’incarnation de la puissance financière qui nous a menés à la perte. Je prédis un gros sujet de dissension, la gauche de la gauche est déjà contre lui. Quant à la droite, elle va être grignotée par Marine Le Pen.

– Vous êtes né en Algérie. 
Que vous inspirent les révoltes tunisienne et égyptienne?

– Elles ont pour moi des points communs: la révolte contre le despotisme, la corruption, le soulèvement des populations sans leaders et sans idéologies. C’est-à-dire qu’au départ, ce ne sont pas des révolutions arabes au sens classique. En Tunisie, en tout cas, elle est laïque: on a vu des femmes voilées qui en même temps réclamaient l’égalité.

La différence considérable avec l’Egypte, c’est l’armée. En Tunisie, la police a été gâtée et corrompue. En Egypte, l’armée est celle du régime, nombreuse, extrêmement bien équipée, formée, le risque existe qu’elle menace la population [lorsque cet entretien s’est déroulé, les militaires égyptiens n’avaient pas encore annoncé qu’ils ne tireraient pas sur les manifestants et qu’ils tenaient pour «légitimes» les revendications du peuple]. Pour le moment, l’Algérie et l’Egypte sont contrôlées par deux pouvoirs qui ont une puissance que n’avait pas la Tunisie et je crains la répression. Je pense aussi qu’il pourrait y avoir des incidences au Yémen et en Jordanie.

– Vous êtes venu à l’engagement politique par anticolonialisme et restez proche des pays du Maghreb où vous avez de nombreux amis. Comment expliquez-vous le manque de réaction de la France face aux bouleversements en Tunisie?

– Les Tunisiens ne savaient pas non plus ce qui allait se passer. Ils étaient mécontents, on le savait et on savait que le régime était corrompu, composé de voyous. Mais eux-mêmes ne pensaient pas qu’ils pouvaient se révolter. Etre mécontent et se dire qu’on peut faire tomber un président, ce n’est pas la même chose. Le procès fait à la France pourrait être fait au monde entier. Il n’y a pas eu un seul pays arabe, par exemple, même après le départ de Ben Ali pour manifester sa solidarité avec le peuple tunisien. Le seul à avoir eu le sens du timing, c’est Barack Obama: il a su prononcer les mots qu’il fallait, après le discours de Ben Ali.

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