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13/06/2011

Harcèlement sexuel : un problème de société

lu sur :

http://www.liberation.fr/societe/01012342775-harcelement-sexuel-le-douloureux-reveil

Harcèlement sexuel : le douloureux réveil

La parole se serait libérée avec l’affaire DSK. Mais la France reste à la traîne : peu de plaintes aboutissent, et les victimes sont rarement prises au sérieux. 

voir aussi:

 Ledire.org     http://www.ledire.org/

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Il a d’abord été «un peu protecteur» avec elle. Puis s’est montré curieux : «Il me convoquait dans son bureau et tentait de trouver des failles dans mon couple : "Es-tu épanouie sexuellement ?"» raconte Naomi, 30 ans. Elle est alors secrétaire dans le service de la police municipale d’une ville de banlieue parisienne. Elle repousse le directeur du service, il se calme pour quelques jours… et accentue la pression, jusqu’à l’intolérable. «Il m’a dit : "Je vais te montrer quelque chose et ça prouve que j’ai vraiment confiance en toi." C’était une vidéo de quelques secondes où on voyait sa compagne lui faire une fellation. J’étais si choquée que je n’ai pas réagi violemment, je lui ai dit qu’il était gravissime, dégueulasse.» Puis il y a eu les mails pornos, les menaces : «L’idéal pour tuer quelqu’un, c’est le faux accident de voiture.»

De longs mois plus tard, quand elle a enfin pu parler, quand son chef de service est passé en commission de discipline, les policiers municipaux ont témoigné contre elle. «C’était moi l’allumeuse.» La mairie l’a informée qu’aucun élément ne prouvait ses allégations. Naomi a été mutée aux archives. Elle a déposé une plainte, qui a été classée sans suite. Elle a fait appel.

«Ordre social». Une parole qui tarde à s’imposer, comme si elle savait d’avance qu’elle serait niée ; des collègues, une hiérarchie qui couvrent - ou ne voient pas. «On dit souvent que la difficulté dans ces affaires de harcèlement, c’est qu’elles touchent au sexe. La vérité, c’est qu’elles remettent en cause un ordre social sexué. Et qu’il est très difficile pour ceux qui détiennent le pouvoir d’abandonner leurs privilèges», analyse Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), qui accompagne Naomi. En France, le harcèlement sexuel est sous-estimé, non comptabilisé, rarement poursuivi. «La parole se libère», entend-on depuis l’affaire DSK. Mais les institutions ?

Depuis le 1er juin, le site Ledire.org invite à témoigner, anonymement, des harcèlements et agressions sexuelles subies. «J’ai travaillé dans l’hôtellerie. J’ai eu des dizaines de propositions de rapports sexuels venant de mes supérieurs directs. J’ai couché avec un chef de rang que je n’aimais pas pour pouvoir garder mon poste», écrit une jeune fille sous le pseudo «serveuse». Une autre, «Sandrine» : «Un diplomate croisé dans un couloir, une proposition de promotion canapé dans les cinq minutes, un baiser arraché sans diplomatie aucune. A la DRH, je n’ai pas dû bien le dire, car seul mon physique fut mis en cause : "Mais vous êtes fort jolie, mademoiselle…"»

Marie Bergström, 29 ans, qui a monté le site après une discussion entre amies (elles se disent indépendantes de tout parti ou association), rapporte  : «L’affaire DSK a fait écho à nos propres expériences, qu’on n’osait se dire et que, tout d’un coup, on s’est racontées». Suédoise vivant en France depuis dix ans, cette doctorante en sociologie s’est inspirée du site Prata om det («parlons-en»), créé en Suède après les accusations de viol contre Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks. «Il a rassemblé un tel nombre de témoignages qu’un débat s’est développé dans le pays autour des violences sexuelles, explique-t-elle. L’affaire DSK peut susciter la même prise de conscience en France : elle a révélé la confusion entre "amour des femmes" et sexisme. Notre site veut montrer l’étendue du harcèlement sexuel : il ne s’agit pas d’histoires individuelles vouées à l’espace privé, mais d’un phénomène de société qui doit investir le débat public.»

«Ignorance». Une compilation de témoignages à défaut de statistiques : en France, on manque même de chiffres. «La politique de la recherche et de l’enseignement supérieur n’a jamais fait de la question des violences faites aux femmes une priorité, contrairement au Québec par exemple», note Christelle Hamel, chercheuse à l’Ined.

L’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) confirme qu’aucune enquête sur les victimes n’est menée sur le harcèlement sexuel, «un phénomène trop subjectif». Restent les condamnations devant le tribunal correctionnel, rares : 78 en 2009, selon le ministère de la Justice. «Et la plupart sont en fait des agressions sexuelles requalifiées», assure Marilyn Baldeck. Selon l’AVFT, neuf harcelées sur dix renoncent à porter plainte. Par peur de perdre leur emploi, mais aussi de ne pas être prises au sérieux, au nom d’une certaine idée de la «séduction à la française» et de la gaudriole… «Le vocabulaire utilisé lors de l’affaire DSK - un "dragueur compulsif" par exemple - a montré l’ignorance de ce que dit la loi : c’est tout un travail d’éducation de la population qu’il reste à faire, estime Christelle Hamel. Dès lors que la personne qui drague n’entend pas que "non", c’est "non", on n’est plus dans la séduction, mais dans un comportement qui force le consentement de l’autre. Séduire, c’est être assez charmant pour attirer l’autre. Insister, c’est forcer son consentement.»

La confusion dissuade les victimes de porter plainte - elles-mêmes n’en prennent conscience que lorsqu’elles atteignent le stade de la souffrance, comme Naomi, qui a supporté comme une «fatalité» le harcèlement. Peur de passer pour une midinette. «On parle peu parce qu’on est vexée de ne pas avoir réagi plus violemment, ajoute Marie Bergström, de Ledire.org. On culpabilise : "Ai-je donné des signaux ?"» A tel point que les associations hésitent parfois à encourager le dépôt de plainte. Les indemnités sont très faibles, les procès pas toujours gagnés. «Aujourd’hui, lors des audiences, on ose moins dire que la victime l’a bien cherché, mais on lui reproche de ne pas avoir su se défendre : comme si c’était à elle, et non au harceleur, de savoir poser les limites», indique Marilyn Baldeck, de l’AVFT. Les tergiversations du droit français n’aident pas. «Dans le code pénal, le harcèlement est défini comme le fait de harceler : difficile pour un juge de condamner sur une telle tautologie», ajoute-t-elle.

«Stéréotypes». Faute de cadre juridique clair, les décisions varient d’un tribunal à l’autre. En 1997, la cour d’appel de Douai estime que le fait pour un PDG de faire du pied à sa subordonnée, de lui effleurer les mains au moment de la pause-café, de lui dire qu’il l’aime, de lui rapporter des cadeaux de voyages et de lui porter des «regards langoureux et enjôleurs» ne constituent que de «simples signaux sociaux conventionnels […] exprimant la manifestation non fautive au plan pénal d’une inclination pouvant être sincère». La décision a inspiré beaucoup de juges par la suite…

Michel Miné, juriste, enseigne au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), qui lancera l’année prochaine une formation pluridisciplinaire sur le genre et le travail : «Travailler sur le terrain de la discrimination sexuelle n’est jamais neutre. Qu’ils soient juges, avocats, DRH ou syndicalistes, et même s’ils maîtrisent parfaitement l’outil juridique, les acteurs sont renvoyés à leurs propres représentations culturelles, sociologiques, anthropologiques… Il y a toujours des stéréotypes à lever.»

Selon lui pourtant, le harcèlement sexuel est devenu depuis quelques années un sujet légitime, parmi les juristes comme dans les entreprises. En mars 2010, les organisations patronales et syndicales y ont consacré un paragraphe spécifique dans leur accord sur la violence au travail. «Un progrès quand on se souvient qu’en 1992, les organisations d’employeurs étaient farouchement opposées à toute référence juridique au harcèlement sexuel», note-t-il. Sur le terrain pourtant, la «realpolitik d’entreprise» subsiste, comme le dit Marilyn Baldeck.

Claire (1), 28 ans, est guinéenne, femme de ménage et mère célibataire. Le palace dans lequel elle travaillait n’était pas new-yorkais mais parisien. Mais l’homme qui l’a harcelé était puissant, lui aussi. Claire redresse les stores et fait le lit, quand un client, d’une délégation d’un pays du Moyen-Orient, entre. «Il me dit que je suis jolie, qu’il veut un câlin, me tend de l’argent. Je lui réponds que je n’ai pas le droit de parler aux clients, que je vais appeler la réception.» L’homme s’excuse et Claire pense qu’il sort de la chambre. Ce n’est pas le premier qu’elle voit se comporter de la sorte : la plupart arrêtent quand elle menace d’informer la réception. Mais alors qu’elle nettoie la baignoire, «il réapparaît, m’attrape par derrière, prend ma main et la met dans son pantalon. Sa femme et ses enfants sont entrés, il s’est vite rhabillé». Claire a averti sa direction, qui n’a pas porté plainte. Au commissariat, on lui a dit : «Madame, on ne peut pas approcher ces gens-là comme ça. Ils sont forts, ils ont de l’argent.» Claire a été licenciée.

Quelques semaines plus tard, Claire a avalé trop de médicaments. Elle est restée inconsciente vingt-quatre heures avant d’être sauvée. Naomi, elle, a réussi ces derniers mois à se passer d’antidépresseurs et de sédatifs. Reste les anxiolytiques…

(1) Le prénom a été changé.

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