Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

06/04/2012

Comment passer de l'argent aux frontières

lu sur :

http://www.lepoint.fr/monde/suisse-les-porteurs-de-valises-d-argent-se-retrouvent-au-chomage-05-04-2012-1448783_24.php?xtor=EPR-6-[Newsletter-Quotidienne]-20120406

Suisse : Les porteurs de valises d'argent se retrouvent au chômage

La "compensation bancaire" a tari les transferts illicites d'argent non déclaré, provoquant l'extinction d'un métier, celui de "passeur". 

René Merkt, l'avocat genevois de la famille Bettencourt, sourit en apprenant que des extraits de son interrogatoire du 1er octobre 2010, portant sur des versements d'argent en espèces, en présence du juge suisse Jean-Bernard Schmid et du procureur français Philippe Courroye, paraissent dans Le Point. En cinquante-trois ans de barreau, René Merkt en a vu bien d'autres.

"Mme Bettencourt m'avait demandé de recevoir Patrice de Maistre, son homme de confiance. C'était en quelque sorte son... pigeon voyageur. Quand Patrice de Maistre me demandait de transférer en France des sommes d'argent en liquide, sans poser de questions, je m'adressais à un organisme de compensation. Je n'allais tout de même pas transporter moi-même les sous dans mes poches. Je suis avocat, pas banquier", raconte avec humour le détenteur des petits et grands secrets de la famille Bettencourt dans la Confédération.

400 000 euros en février 2007

René Merkt & Associés travaillait avec Cofinor SA, l'un des nombreux organismes de compensation installés à Genève, pour expédier des espèces à Neuilly. Le but de Cofinor, fondée en 1961 : "Toutes opérations financières en Suisse et à l'étranger, notamment gestion de tous biens mobiliers et immobiliers ainsi que toute opération de change." La société, établie rue du Mont-Blanc, près du lac Léman, s'occupe également de l'importation, exportation, achat, vente de "toutes matières premières, notamment de métaux et de pierres précieuses".

En clair, il s'agit d'un système de "mise à disposition d'espèces par compensation". Lorsque Patrice de Maistre réclame 400 000 euros en février 2007, l'argent ne quitte pas la Suisse. C'est le correspondant de Cofinor à Paris qui va livrer la même somme chez Mme Bettencourt.

10 à 15 % de commissions

Résultat, les organismes de compensation ont tué une profession très singulière, méconnue mais très rémunératrice, celle des "porteurs de valises". Ce sont des gens, sans qualification particulière, mais réputés pour leur mutisme, qui allaient chercher l'argent dans les paradis fiscaux, notamment en Suisse, et le rapportaient à leurs discrets propriétaires, moyennant un défraiement de 10 à 15 % de la somme transportée. Un vieux monsieur, originaire du Tessin, faisait ainsi un aller-retour en avion Genève-Paris une fois par mois, dans la journée, à la fin des années 1990. Passeur très amateur, il cachait les billets dans ses chaussettes et son slip.

"Tout douanier français en poste à Genève depuis plusieurs années devient redoutable. Il repère facilement l'homme politique ou l'industriel, mal à l'aise, qui reprend le TGV pour Paris très tôt le matin. D'où l'utilisation de passeurs", explique un détective privé franco-suisse, qui a longtemps arrondi ses fins de mois en convoyant du liquide pour des partis politiques français de droite et de gauche. "N'oublions pas que les Français ont des âmes de délateurs. Les corbeaux inondent de lettres anonymes les douaniers de l'Ain et de la Haute-Savoie", assure-t-il.

2 mètres cubes de documentation

"Aujourd'hui, même le petit trafiquant de drogue qui vend des boulettes dans la rue utilise un organisme de compensation pour évacuer son argent. Toutefois, je suppose que Mme Bettencourt employait des coursiers un peu plus sophistiqués", note Jean-Bernard Schmid, aujourd'hui procureur à Genève, en charge des commissions rogatoires concernant l'affaire Bettencourt.

L'argent liquide, contrairement aux virements bancaires, ne laisse aucune trace en France. Tant que la Suisse hésitait à répondre aux commissions rogatoires, les fraudeurs risquaient peu de se faire pincer. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. "Les correspondants de Mme Bettencourt à Genève n'ont fait aucune difficulté pour me livrer les informations demandées. C'est-à-dire les dates, les montants, le destinataire des sommes", ajoute le magistrat suisse. L'avocat René Merkt le confirme : la justice a saisi 2 mètres cubes de documentation à son étude sur l'affaire Bettencourt en 2010. On vient tout juste de les lui restituer. 

Les commentaires sont fermés.