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31/05/2012

Pour en finir enfin avec les mensonges de tous les marchands de cigarettes

lu sur :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/05/31/pour-en-finir-enfin-avec-les-mensonges-de-tous-les-marchands-de-cigarettes_1710804_3232.html

"Le tabac est la principale cause de mortalité dans le monde", explique le professeur d'histoire des sciences à l'université Stanford, Robert N. Proctor.

Robert N. Proctor, professeur d'histoire des sciences à l'université Stanford (Californie)

Les statistiques sont consternantes : six mille milliards de cigarettes sont consommées chaque année dans le monde. Bout à bout, cela équivaut à 510 millions de kilomètres, soit un aller-retour de la Terre au Soleil et quelques voyages vers Mars. Avec ses 510 millions de kilomètres de cigarettes fumées par an, soit 16 km par seconde, la vitesse de la consommation mondiale de tabac dépasse celle de la rotation d'un satellite autour de la Terre. 

Nous connaissons tous cet objet si familier, la cigarette. Mais combien de fumeurs savent que la fumée de cigarette contient des isotopes radioactifs, dont du polonium 210, substance qui aurait servi à empoisonner un espion russe Alexandre Litvinenko à Londres en novembre 2006 ? Combien savent que quelques gouttes de nicotine pure sur la langue suffisent à provoquer la mort et que les fabricants de cigarettes dosent cet alcaloïde à deux décimales près ?

Que des légions de scientifiques, dont certains Prix Nobel, ont collaboré clandestinement avec l'industrie du tabac pour lui apporter leur expertise, témoigner devant les tribunaux et produire des études qui minimisent les risques liés au tabagisme ?

Les fumeurs savent-ils vraiment ce qu'ils fument ? Savent-ils que la fumée de cigarette contient du cyanure, du formaldéhyde et de l'arsenic ? Ou que, pour maximiser la dépendance à la nicotine, les fabricants de cigarettes y ajoutent de l'ammoniaque et des bronchodilatateurs comme la théobromine ? 

Savent-ils qu'aux Etats-Unis seulement, l'industrie du tabac recense pas moins de 630 additifs, depuis le sucre et la glycérine jusqu'au castoréum, sécrétion des glandes anales du castor de Sibérie ?

Combien de fumeurs ont entendu parler des accélérateurs de combustion ou des produits de blanchiment des cendres ? Combien savent que le déni des méfaits du tabac a servi de modèle au déni du réchauffement climatique et que les plus virulents de ces négationnistes ont emprunté leur funeste rhétorique aux cigarettiers ?

Les fumeurs sont-ils au courant que les prétendus "filtres" ne servent à rien ? Ils ne filtrent pas davantage les substances toxiques qu'une feuille de tabac. De fait, aucun filtrage n'est possible (les fabricants parlent d'"impossibilité thermodynamique") pour la simple raison qu'il n'existe pas de "fumée propre". D'ailleurs, si le filtre est efficace, comment expliquer que les cigares en soient dépourvus ?

Au fond, qu'importe ce que savent les fumeurs ? Ne leur suffit-il pas de savoir que fumer tue ? Pour la plupart, ils fument leur première cigarette à l'adolescence, voire dès l'enfance, comme c'est le cas d'Ardi Rizal, ce petit Indonésien âgé de 2 ans : comment un enfant pourrait-il "savoir" que fumer nuit à la santé ? On commence généralement à fumer pour faire comme les grands. Personne n'a jamais fumé pour se donner l'air plus jeune.

La mystification la plus honteuse, cependant, consiste à prétendre que l'industrie a fait amende honorable. Aujourd'hui, les fabricants de cigarettes se veulent "responsables", ils plantent des forêts et nourrissent les affamés. En Grande-Bretagne, Big Tobacco a même sponsorisé des conférences sur la responsabilité sociale des entreprises cigarettières.

Mais les fabricants ont-ils vraiment reconnu leurs erreurs ? Ils refusent obstinément de regarder la vérité en face.

Ils n'ont jamais voulu admettre que le tabagisme avait fait des millions de morts, ni que les cigarettes commercialisées à l'heure actuelle étaient tout aussi mortelles que par le passé. 

Ils n'ont jamais voulu admettre que les filtres ne servaient à rien, ni que les cigarettes estampillées "light" ou à faible teneur en goudron étaient tout aussi nocives que les autres.

Ils n'ont jamais voulu admettre que leurs cigarettes étaient conçues pour créer et entretenir une dépendance aussi forte que l'héroïne ou la cocaïne.

Ils n'ont jamais reconnu avoir menti au public, ciblé les jeunes et comploté pour dissimuler les méfaits du tabac. 

Ils n'ont jamais voulu admettre que le tabagisme passif avait fait des centaines de milliers de victimes et que la cigarette était la principale cause de mortalité dans le monde. 

On comprend que les fabricants de cigarettes refusent d'admettre les faits, encore plus de s'excuser : ils ont peur que le public ne mesure l'ampleur du désastre ou que les pouvoirs publics ne sonnent l'alarme. Les champignons se plaisent dans l'obscurité.

Pour prospérer, l'industrie du tabac doit rester incognito. Elle a tout intérêt à entretenir l'illusion que fumer nous donne l'allure de James Dean ou de Jean-Paul Belmondo. En réalité, les cigarettes sont une machine à créer de la dépendance.

Comme Oscar Wilde l'avait bien compris, "la cigarette, c'est l'archétype du plaisir parfait : c'est exquis et cela laisse toujours insatisfait".

Lors d'une réunion confidentielle en 1984, un représentant de British American Tobacco a repris cette citation d'Oscar Wilde en émettant le souhait que sa clientèle "reste dans l'insatisfaction. La sacoche que nous déposerons à la banque n'en sera que plus lourde".

(Traduit de l'anglais par Myriam Dennehy)

Robert N. Proctor, professeur d'histoire des sciences à l'université Stanford (Californie)

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