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19/08/2012

La Chine et l'ère de l'opulence

lu sur :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/08/15/la-chine-est-prise-au-piege-d-une-croissance-qui-genere-plus-d-inegalites_1746312_3232.html

POINT DE VUELa Chine est prise au piège d'une croissance qui génère plus d'inégalités

LE MONDE | 15.08.2012 à 14h27 • Mis à jour le 15.08.2012 à 14h27

Par Mark Leonard, cofondateur et directeur de l'European Council on Foreign Relations

Durant les trente dernières années, c'est la pauvreté de leur pays qui empêchait les dirigeants chinois de dormir. Mais alors que la Chine va connaître, à l'automne, une de ces passations de pouvoir au plus haut niveau comme il en survient une fois par décennie, c'est sa richesse, et non plus sa pauvreté, qui donne des insomnies à ses dirigeants.

Deng Xiaoping a déclaré en 1979 que l'objectif de la modernisation de la Chine était de parvenir à une "société de "xiaokang" (relatif bien-être)" dans laquelle les citoyens seraient assez aisés pour avoir d'autres préoccupations que la simple lutte pour la subsistance quotidienne. Depuis plus d'une décennie, la populationchinoise vit une version de ce concept autrefois utopique.

Lors d'un récent voyage dans la prospère province du Guangdong, sur le delta de la rivæière des Perles, j'ai été frappé par la sophistication et la richesse de l'expérience urbaine chinoise - mais aussi par la fragilité du pacte social. La croissance économique du pays n'a été "que" de 7,6 % au deuxième trimestre de cette année. Fin juillet, le premier ministre, Wen Jiabao, a déclaré que le pays devait se préparer à une période difficile sur le plan économique.

Dans le Guangdong - où les travailleurs migrants déclenchent régulièrement des émeutes et où une classe moyenne récente se bat bec et ongles pour protéger ses avantages face au ralentissement économique -, le régime est mis à l'épreuve. Depuis les événements de la place Tiananmen, en 1989, les dirigeants chinois savent que luttes et révolution sociales sont plus susceptibles de résulter des ambitions frustrées de ceux qui ont amorcé leur ascension sociale que des revendications des plus déshérités.

Aujourd'hui que la Chine est entrée dans l'ère de l'abondance, certains de ses intellectuels se tournent vers un auteur surprenant pour en comprendre les problèmes. Le livre de John Kenneth Galbraith L'Ere de l'opulence critiquait dans les années 1950 l'attention excessive que les Etats-Unis portaient à la croissance du PIB et à la production.

L'ouvrage fit des vagues, car il affirmait que cette obsession de la quantité de biens produits devrait un jour ou l'autre laisser la place à la question plus large de la qualité de vie que cette production entraîne. Dans son introduction, l'auteur remarque que si le pauvre a une idée claire de ses problèmes et de leur solution, le riche manifeste "une tendance souvent observée à utiliser [ses richesses] à mauvais escient, ou, d'une façon ou d'une autre, à agir stupidement". Ce qui est valable pour les individus, poursuit Galbraith, vaut également pour les pays.

Alors qu'elle était une des nations les plus égalitaires du monde, la Chine enregistre un écart entre riches et pauvres plus grand que les Etats-Unis. Des penseurs de gauche aussi éminents que Wang Shaoguang et Lu Zhoulai affirment que Galbraith n'aurait aucun mal à déceler les symptômes de sa société d'abondance dans la Chine d'aujourd'hui.

Tout d'abord, la direction chinoise s'est durant une génération attachée à la croissance économique aux dépens du reste. Deuxièmement, l'inégalité s'est généralisée à mesure que la Chine socialiste a brisé le "bol de riz d'acier" de la protection sociale. Troisièmement, la forte hausse d'une consommation privée ostentatoire s'est opérée aux dépens de l'investissement dans des biens communs tels que les retraites, la santé à coût raisonnable ou l'éducation publique. Quatrièmement enfin, les dépenses consacrées au surdéveloppement et aux projets futiles n'ont cessé de croître, tandis que les investissements nécessaires au bien-être général ont baissé.

La capacité chinoise d'exporter à bas coût a été rendue possible par une réserve inépuisable de main-d'oeuvre migrante. Résultat, une ville comme Guangzhou (l'ex-Canton), la plus grande du Guangdong, ressemble aujourd'hui à l'Arabie saoudite : elle présente un PIB par tête comparable à celui d'un pays à revenu moyen, mais les chercheurs estiment que 3 millions seulement des 15 millions de personnes qui travaillent chaque jour à Guangzhou en sont des habitants officiellement enregistrés.

Les autres n'ont aucun droit au logement, à l'éducation ou aux soins de santé, et vivent sur des salaires de subsistance. En Arabie saoudite, les travailleurs immigrés sous-payés sont attirés par la richesse pétrolière, alors que dans le Guangdong les travailleurs sont à la fois la source et le sous-produit de la richesse.

Cette absence de protection pour la plupart des travailleurs contribue à renforcerl'autre jambe sur laquelle marche la croissance chinoise : le capital bon marché permettant d'investir dans les infrastructures nationales. Ne disposant pas de retraite, de soins de santé ni d'éducation assurés par l'Etat, les citoyens épargnent la moitié de leurs revenus pour se garantir en cas de coup dur.

Mais les banques publiques leur versent un taux d'intérêt artificiellement bas. Cela permet d'amasser de vastes quantités de capitaux que les entrepreneurs peuventemprunter à faible coût pour ces investissements spéculatifs qui ont gonflé le PIB et parsemé le paysage chinois d'inutiles folies telles que bâtiments municipaux luxueux comme des palais, usines qui ne tournent pas et hôtels vides. D'après plusieurs études officielles, le nombre d'"incidents de masse" (manifestations violentes impliquant plus de 500 personnes) enregistrés par les autorités est passé de 8 700 en 1993 à 87 000 en 2005 et à 180 000 en 2011.

Depuis quelques années s'est ouvert en Chine un débat sur la façon dont le pays pourrait échapper au piège de sa richesse. Beaucoup de ceux qui se revendiquent de la nouvelle gauche demandent des mesures capables de stimuler la demande intérieure afin d'éliminer les causes du mécontentement social. En tête de leur liste figurent l'augmentation des salaires, la fin des subventions artificielles aux exportations, l'accès aux services sociaux, la réforme du système hukou (permis de résidence) et la fin de la "répression financière" qui maintient des taux d'intérêt artificiellement bas.

Augmenter les salaires et laisser peu à peu le yuan s'apprécier seront déjà des opérations difficiles, mais mettre un terme à la répression financière des taux d'intérêt artificiellement bas touchera au coeur même des intérêts privés les plus puissants de Chine.

De surcroît, ces mesures ralentiront la croissance. C'est pourquoi nombreux à droite sont ceux qui cherchent une façon de rendre la richesse chinoise plus acceptable. Ils veulent privatiser les entreprises étatiques, inciter l'industrie à améliorer sa chaîne de valeur et développer des politiques à même de légitimer l'inégalité, qu'ils considèrent comme un élément essentiel pour aiguillonner le progrès.

Beaucoup applaudissent ce que l'universitaire chinois Xiao Bin vante sous le nom de "modèle du Guangdong", à savoir un autoritarisme souple qui permet une plus grande expression citoyenne sur Internet et autorise la société civile et les ONG àfaire état de leurs préoccupations.

Wang Shaoguang, pour sa part, craint que, sans une tentative de grande ampleur de s'attaquer aux causes des désordres, tous ces problèmes ne fassent qu'empirer"Les conseils de Galbraith n'ont eu aucun effet aux Etats-Unis, notait-il dans un essai publié en 2011, aussi la Chine socialiste devrait-elle faire mieux."

La crise financière a déclenché une crise dans le modèle de développement de la Chine. Les régions prospères comme le Guangdong ont été plongées dans le chaos sitôt que la demande occidentale pour les importations chinoises s'est tarie. Le phénomène a coïncidé avec le sentiment grandissant que les fondations traditionnelles de la croissance s'érodaient en raison de la hausse simultanée du coût du travail, du prix des terrains et des taux de change.

Les mesures massives de relance adoptées par la Chine ont été bénéfiques sur le court terme, mais ont exacerbé les déséquilibres à plus long terme. Certains intellectuels affirment que la "société du Xiaokang" évoquée par Deng a atteint ses limites naturelles avec des travailleurs migrants qui descendent dans la rue dont le nombre est sans précédent et des autorités qui émettent des opinions divergentes sur les politiques à adopter.

Alors que leurs prédécesseurs devaient affronter les problèmes de la pauvreté et de l'héritage du socialisme, la nouvelle génération de dirigeants chinois qui accédera au pouvoir cet automne devra éviter le piège d'un marché qui produit - selon la formule de Galbraith - richesse privée et misère publique.

Traduit de l'anglais par Gilles Berton

© Reuters

Mark Leonard, cofondateur et directeur de l'European Council on Foreign Relations

 

Mark Leonard est l'auteur de Que pense la Chine ? (Plon, 2008).

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