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13/09/2012

La "bombe" iranienne et le sommet de Téhéran

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http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/13/la-bombe-iranienne-et-le-sommet-de-teheran_1759904_3232.html

La "bombe" iranienne et le sommet de Téhéran

LE MONDE | 13.09.2012 à 17h05 • Mis à jour le 13.09.2012 à 17h33

Par Alain Frachon, International

Dans son discours devant la convention démocrate, Barack Obama a dit une contre-vérité. "Le monde reste uni dans son opposition au programme nucléaire du gouvernement iranien", a avancé le président américain. C'était le 6 septembre.

Cinq jours plus tôt, 120 pays venaient d'apporter leur soutien aux ambitions nucléaires affichées de la République islamique. C'était le 31 août à Téhéran. Les 120 bouclaient un sommet du Mouvement des non-alignés (MNA) réuni sous la présidence de l'Iran. Les 120 représentent les deux tiers des membres de l'ONU - plus de la moitié de la population de la planète. Ce n'est pas rien.

On objectera que le MNA, dinosaure exotique, n'a plus de raison d'être depuis la fin de la guerre froide. Il était le produit de l'affrontement entre les Etats-Unis et l'URSS. Fondé en 1955 à Bandung, en Indonésie, il rassemblait des pays du "Sud" désireux de n'être "alignés" ni sur l'Amérique ni sur l'Union soviétique. La suite dira que nombre d'entre eux penchèrent plutôt du côté de Moscou - notamment l'Inde, l'un des fondateurs du mouvement.

Le MNA a survécu à la chute de l'URSS en 1990. Ses membres continuent à se réunir tous les trois ans. On ne sait plus trop sur quoi ni sur qui ils refusent aujourd'hui d'être alignés, sinon sur une chose : l'ordre ancien. Le MNA symbolise la rébellion du Sud - Afrique, Asie, Amérique latine - contre ce qui est perçu comme une aberration : la domination que l'Occident continuerait d'exercer sur la scène internationale.

Le MNA exprime l'exaspération ressentie devant un ordre figé au lendemain de la seconde guerre mondiale. Cela va de la priorité donnée aux droits de l'homme à la composition du Conseil de sécurité de l'ONU, en passant par la répartition du savoir-faire nucléaire.

Vu d'un sommet du MNA, le monde ne ressemble pas à celui que décrit Barack Obama ou la presse européenne. La lunette MNA gomme les effets de l'occidentalo-centrisme. Dans la focale MNA, le programme nucléaire iranien n'apparaît guère plus choquant que celui de l'Inde, du Pakistan ou d'Israël. A tort ou à raison.

La République islamique a joué sur du velours. La réunion de Téhéran était due au hasard d'une présidence tournante. Grand chef de l'autocratie islamiste chiite, leGuide Ali Khamenei, n'a pas raté l'occasion. Il voulait prouver que la bataille sur son programme nucléaire n'a pas relégué l'Iran au rang de paria. Il obtient satisfaction. Dans ce conflit, l'Iran n'est pas isolé.

La déclaration finale entérine la version iranienne - un gros bobard - d'un programme qui n'aurait que des finalités civiles. Elle va plus loin encore. Elle reconnaît le droit de la République islamique à maîtriser le cycle complet du nucléaire, c'est-à-dire à enrichir l'uranium.

Ces deux points sont un camouflet pour les Occidentaux et, au-delà, pour le Conseil de sécurité de l'ONU. Celui-ci, Moscou et Pékin compris, a ordonné à Téhéran l'arrêt de son programme d'enrichissement.

Les pays arabes présents à Téhéran sont convaincus que l'Iran cherche à sedoter de l'arme nucléaire. Ils y sont farouchement opposés. Ils n'ont pas osé allercontre l'unanimisme ambiant : ils ont signé la déclaration.

Invités au titre d'observateurs, la Chine et la Russie n'ont pas bronché. Ils protègent la République islamique, tout en conservant de bonnes relations avec Israël - au moment où l'Etat juif menace d'aller bombarder les installations nucléaires iraniennes ! Ainsi va le monde d'aujourd'hui, passablement chaotique : les ennemis de mes amis peuvent rester mes amis...

Au lendemain de la réunion de Téhéran, peut-on parler d'un "bloc sudiste" agissant de façon cohérente et homogène ? Pas du tout. Car sur un autre point-clé du sommet, les Iraniens ont essuyé une retentissante défaite. Elle leur a été infligée par l'Egyptien Mohamed Morsi.

Le Guide Ali Khamenei s'était félicité d'avoir fait venir un chef d'Etat égyptien à Téhéran. Il y voyait la preuve que le "printemps arabe" profitait à son régime. Il se réjouissait d'un geste qui semblait dépasser la traditionnelle ligne de fracture entre chiites et sunnites au sein de l'islam. Téhéran et Le Caire allaient renouer après l'hostilité active de l'ancien régime égyptien à la République islamique. C'était un coup porté à la diplomatie américaine dans la région.

Le Guide s'est trompé, lourdement. Le Frère musulman Mohamed Morsi a "pourri" la fête des Iraniens. Il a fait le contraire de ce qu'attendait Khamenei. Il a empêché que la déclaration finale comporte un passage de soutien à la Syrie de Bachar Al-Assad. Il a stigmatisé le régime de Damas, grand allié arabe de l'Iran. A l'instar de la majorité des pays arabes présents, il a défendu les insurgés syriens.

Cela sans mâcher ses mots : "Le peuple syrien se bat avec courage pour sa liberté et sa dignité [et] je suis venu ici pour dire notre soutien à une Syrie indépendante et qui va vers la démocratie."

Une chose est de tenir pareils propos en Egypte, une autre en Iran, pays qui participe à l'écrasement de l'insurrection syrienne. Présent au sommet, le ministre syrien des affaires étrangères, Walid Moallem, a quitté la salle. Les médiasiraniens ont censuré le trouble-fête Morsi.

L'affaire illustre une caractéristique de la scène internationale de ce début de siècle. Elle est plus fragmentée que jamais, mélange de pôles de pouvoir qui se forment au gré des événements. Sur le nucléaire iranien, il y a une sensibilité MNA ou "sudiste" : le monopole des vieilles puissances nucléaires est contesté. Sur nombre d'autres sujets, le MNA est divisé - plus "désaligné" que jamais.

Pour s'y retrouver dans les forums qui incarnent la nouvelle

"gouvernance" mondiale - ONU, G20, G7, G8, BRICs, MNA, etc. -, vient de paraître un livre essentiel, écrit d'une plume lumineuse par un grand diplomate français, Alain Dejammet : "L'Archipel de la gouvernance mondiale" (Dalloz, 110 p., 20,50 €).

frachon@lemonde.fr

Alain Frachon, International

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