Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

13/10/2012

La pêche illégale au large de l'Afrique

lu sur :

Les dessous de la pêche illégale au large de l'Afrique

LE MONDE |

13.10.2012 à 10h33 • Mis à jour le 13.10.2012 à 10h35

Par Martine Valo

Le Monde.fr a le plaisir de vous offrir la lecture de cet article habituellement réservé aux abonnés du Monde.fr. Profitez de tous les articles réservés du Monde.fr en vous abonnant à partir de 1€ / mois | Découvrez l'édition abonnés

Ils changent souvent de nom et de pavillon. Parvenir à identifier les navires qui viennent en toute illégalité pêcher dans les eaux d'Afrique de l'Ouest exige une bonne dose d'opiniâtreté. Il faut, qui plus est, une sérieuse détermination pour espérer faire cesser leurs activités désastreuses pour les océans comme pour les populations côtières dépossédées de leurs ressources halieutiques.

C'est le travail que mène depuis plusieurs années Environmental Justice Fondation (EJF), une ONG britannique de défense des droits de l'homme et de l'environnement, basée à Londres, mais également présente au Liberia et en Sierra Leone. Elle vient de publier un rapport qui décrit ce que les experts appellent officiellement "la pêche illicite non déclarée et non réglementée" (INN). 

Entre le 1er janvier 2010 et le 31 juillet 2012, en coopération avec des équipes locales de volontaires, les membres d'EJF ont recensé 252 épisodes de pêche INN dans les eaux territoriales de la Sierra Leone. Ils ont pu approcher au plus près dix des navires impliqués, cherchant à remonter le fil de leurs différentes immatriculations. Il leur a fallu parfois comparer des photos prises dans d'autres ports avec leurs propres clichés afin de démasquer ceux qui cachent leur nom à l'aide de filets drapés sur la coque à l'approche des côtes. 90 % de ces navires "pirates" sont titulaires de licences leur ouvrant le marché de l'Union européenne.

Les militants se sont aussi intéressés à trois reefers, énormes bateaux-cargos réfrigérés – dont un de 133 mètres de long –, battant notamment pavillon du Panama, où sont transbordées en pleine mer les cargaisons illégales de poissons.

L'IMMATRICULATION DES BATEAUX EST FLUCTUANTE

Sur les dix navires repérés en 2011 et 2012, huit naviguaient sous pavillon sud-coréen, un sous celui du Honduras, un autre n'a pas pu être identifié. Leur immatriculation est fluctuante, en effet, et plusieurs d'entre eux en ont déjà changé afin d'échapper aux lourdes amendes encourues. Le chalutier Seta-70 et le cargo réfrigéré Seta-73 par exemple, tous deux sud-coréens, ont navigué auparavant sous les couleurs de Belize, de l'Angola et du Japon.

Autre exemple, le Kumyeong-2, autrefois appelé Bellesol-2, a été vu récemment ancré dans le port de Conakry (Guinée) sous le nom de Consu. Il avait préféré quitter Freetown, en Sierra Leone, qui voulait enquêter à son sujet.

A la recherche de thon, de crevette, de sole et de mérou prioritairement, les pilleurs agissent le plus souvent sur de gros chalutiers, qui peuvent atteindre jusqu'à 58 m et raclent lourdement les fonds sans égard pour les habitats marins. Ils "aspirent" tout ce qui se présente : tortues et requins notamment, dont les matelots ne gardent que les ailerons, et quantité d'autres espèces qu'ils rejettent à la mer.

L'enquête d'EJF décrit également une autre technique de pêche illégale qui déclenche régulièrement des heurts avec les petits pêcheurs locaux. Les navires embarquent des pirogues puis les déploient dans les eaux territoriales africaines.

L'ONG évoque le cas du Marcia-707, un navire sous pavillon sud-coréen qui a recruté pour mener ce type d'opération des équipages sénégalais. Les plus jeunes étaient âgés de 14 ans. Ils ont raconté avoir passé trois mois en mer, pêchant chaque jour sur leurs pirogues, déchargeant leurs prises à la nuit tombée sur le navire principal, où ils étaient logés dans des conditions sordides.

CORRUPTION DES AUTORITÉS LOCALES

Ces bâtiments pirates – et c'est l'un des points surprenants du document publié par EJF – bénéficient d'une quasi-impunité, alors qu'ils travaillent sans permis. Il leur suffit de corrompre les autorités locales, moyennant quelques pots-de-vin versés soit en dollars soit en caisses de poisson. Lorsque des observateurs – payés par les compagnies de pêche – sont à bord, soit ils ferment les yeux moyennant finances, soit ils subissent de fortes intimidations et préfèrent se taire. A terre, les rares procès s'enlisent.

Les navires opèrent en outre sans VMS (Vessel Monitoring System), dispositif qui permet de les localiser par satellite et donc de déterminer quand ils pénètrent les zones protégées ou interdites. Cet équipement est obligatoire pour les flottes de l'Union européenne. Cela n'empêche pas les cargos réfrigérés de débarquer leurs cargaisons illicites dans le port espagnol de Las Palmas, aux Canaries. De là, le poisson atteint les marchés européens sans problème. Sauf quand les plaintes d'EJF auprès de Freetown, de Madrid et de Bruxelles aboutissent et permettent de saisir les livraisons. C'est rare, mais cela arrive.

Selon Greenpeace, un "pillage organisé" au Sénégal

 

Les ressources halieutiques du Sénégal auraient été l'objet, selon Greenpeace, d'un "pillage organisé" entre mars 2010 et avril 2012. Dans un rapport intitulé "Main basse sur la sardinelle", publié le 11 octobre, l'ONG dénonce les licences de pêche délivrées illégalement à des navires étrangers.

Le pillage opéré par une quarantaine de chalutiers, principalement russes et européens, n'a donné lieu à aucune poursuite. Des armateurs ont déclaré qu'ils versaient 27 euros par tonne pêchée aux services du Trésor sénégalais, mais deux sociétés russes ont indiqué payer 93 euros, ce qui laisse supposer d'énormes montants de droits de pêche "non déclarés et non perçus par les services fiscaux".

Pêche et surpêche

Édition abonnés Contenu exclusif

Les commentaires sont fermés.