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17/10/2012

Faire disparaître un tatouage

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http://www.letemps.ch/Page/Uuid/4b5fa4e4-17bc-11e2-868f-ba6f4f0f2c49/Tattoo_%C3%83%C2%A0_%C3%83%C2%B4ter


mercredi17 octobre 2012


Par Marie-Pierre Genecand
En France et bientôt en Suisse, de plus en plus de personnes se font détatouer. Mode d’emploi.

«Je ne pouvais plus le supporter. J’ai pensé le couper ou même le brûler. Je voulais que ça disparaisse!» Ça, c’est un des quatorze tatouages qui composent le paysage dermique de John, 25 ans, peintre en bâtiment. Ça, c’est, ou plutôt c’était, le mot «espoir» inscrit en grand à l’encre bleue, le long du cou, sous l’oreille gauche. «J’ai fait ce tatouage à 17 ans, dans une nuit de défonce. Il me rappelait trop mes moments de faiblesse, de galère, raconte le jeune homme d’Yverdon sur une terrasse de café à Lausanne. Il y a deux ans, j’ai commencé des séances au laser. Aujourd’hui, il n’y a plus rien, plus une trace, je peux souffler!»

Se faire tatouer, être marqué à vie. Dire à jamais sa distinction ou sa rébellion. Né pour durer, c’est sa logique, le tatouage peut devenir un intrus, une griffe incongrue. «Quand un type affiche le mot espoir sur lui, c’est qu’il est fini. Je suis croyant, j’aime l’espérance, mais ce cri sur mon cou, c’était indécent», poursuit John qui arbore encore «Vengeance» sur l’intérieur de son avant-bras droit, «testa dura» sur le gauche. Et puis «Soldier for life» en haut de son torse, «R.I.P.» pour la mort de sa tante au même endroit, et «Memento» sur son cou. «Les autres tattoos? Ça va, je les assume. Je suis en train d’effacer «vengeance» et l’as de pique, synonyme de force, en bas de ma gorge. Mais j’aurais pu les garder. C’est vraiment le mot «espoir» qui me rendait taré!»

Le Dr Maurice Adatto, dermatologue genevois, les connaît, ces détestations épidermiques. Depuis près de vingt ans, une centaine de patients le consultent chaque année pour supprimer un emblème qui gêne. Et ce nombre est appelé à augmenter. «Vu la vague massive de tatouages depuis cinq ans dans la foulée des people et des sportifs, on s’attend à une explosion de demandes de détatouage d’ici à dix, quinze ans», confirme le médecin. En France, où la crise exige des jeunes gens au chômage des efforts sur leur apparence, les demandes ont déjà augmenté de 20% ces trois dernières années, signale le magazine Néon. Dans la majorité des boîtes privées, les tatouages visibles effraient les recruteurs.

En Suisse, un tiers des aspirants au détatouage agissent également pour des raisons professionnelles. Impossible d’être employé de banque ou d’assurance et d’exhiber un dessin sur des parties du corps visibles, comme le visage, le cou, les oreilles et les mains. Avant, les policiers étaient aussi concernés, désormais, ils peuvent sortir bariolés. Un autre tiers se détatoue pour causes sentimentales, à la manière d’Angelina Jolie éclipsant de son bras gauche les traces de son amour pour Billy Bob Thornton ou Eva Longoria gommant sur sa nuque le «nine», numéro du basketteur Tony Parker. Quand le blason perpétue une ancienne affection… Enfin, le dernier tiers regroupe ceux qui ne se reconnaissent simplement plus dans la bannière qu’ils ont une fois chérie. A 40 ans, lui ne se sent plus l’âme d’un punk à crête rouge, elle n’est plus fan de Hello Kitty. Et que dire d’une grenouille s’abritant sous un parapluie?

Spécialiste renommé, Maurice Adatto est un médecin heureux, car, moyennant du temps et de l’argent, les tatoués peuvent faire totalement peau neuve chez lui. «Avant 1994, je travaillais avec un laser au CO2 et j’arrivais à un résultat décevant qu’on appelait symptomatiquement le Swiss cheese», explique le dermatologue. Dans son cabinet de Plainpalais, à Genève, il montre une photo où l’on voit en effet un tatouage mangé en pointillé, comme si la grêle avait attaqué l’ouvrage. «Changement radical il y a dix-huit ans avec l’apparition du laser dit Q-Switché, poursuit Maurice Adatto. Ce laser envoie des impulsions très courtes qui fragmentent l’encre en si petites particules qu’elles sont progressivement nettoyées par les cellules de l’organisme. Le résultat est bluffant.» Coût de l’opération? «Tout dépend de la taille du tatouage. Plus le tatouage est grand, plus la séance est longue, car le laser travaille par zone de 4 à 8 mm. La séance peut coûter jusqu’à 800 francs, voire plus. Ensuite, si le tatouage est à l’encre de Chine, la plus facile à partir, cinq, six séances suffisent à l’éclipser. Sinon, s’il est réalisé avec le nouveau noir sur le marché, dit «noir flash», il faut au minimum quinze séances pour l’éradiquer. Faites le compte: enlever un ­tatouage peut valoir cent fois plus cher que le tatouage lui-même!»

Ce fut le cas de John et son «Espoir» sur le cou. Réparti sur deux ans, à raison d’une séance tous les deux mois et demi, l’effacement au laser lui est revenu à 3600 francs alors que le tatouage «n’avait presque rien coûté, car c’est un pote, propriétaire d’une machine, qui l’avait réalisé». «Parole, ça m’a fait mal de dire aux autres que j’avais dépensé toute cette thune pour enlever quelque chose dont j’étais responsable.»

Et la douleur n’est pas que morale. Selon le Dr Maurice Adatto, la sensation de détatouage est identique à celle du tatouage. Pour John, «ça fait beaucoup plus mal! Ces petites frappes, c’est ultra-douloureux. Et aussi, ça fait un bruit de Taser et ça sent la poule brûlée!» Mais ça marche, c’est vrai. On a beau s’approcher tout près du cou costaud de ce joueur de hockey ex-professionnel, à peine devine-t-on le «E» du mot Espoir. «Oui, c’est assez magique, se réjouit Maurice Adatto. Cela dit il y a des couleurs, le jaune et le vert, qui ne partent pas. Elles n’absorbent pas les longueurs d’onde du laser et résistent au traitement.»

Restent alors les autres techniques d’effaçage. Qui relèvent plutôt du naufrage. La dermabrasion arrache tout. L’acide tannique injecté par certains tatoueurs provoque des dépigmentations irréversibles. Quant au sel, utilisé depuis des milliers d’années, il génère des zones très pâles qui elles aussi se remarquent. «Parfois, même des médecins professionnels manipulent le laser Q-Switché avec trop de vigueur et provoquent de grosses cicatrices en relief appelées des chéloïdes», observe encore Maurice Adatto.

Le détatouage est donc chose délicate. Et le tatouage aussi. «Je n’ai pas de leçons à donner, ponctue John. Mais il faut se méfier des messages que diffusent les tatouages. En plein trip, je me suis fait tatouer le numéro «187» sur le bras, qui est le code désignant les criminels aux Etats-Unis. Je l’ai changé en «487», mon mois et mon année de naissance, car selon où je me fais coincer sur la planète avec ce code très réservé, je peux me faire exploser la tête.»

Emblème, blason, griffe, bannière. Le tatouage a ses usures et ses dangers que le laser peut réparer.

 

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