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23/10/2012

Religion et politique (1) : aux USA, la multinationale des Saints des derniers jours

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http://www.letemps.ch/Page/Uuid/115f8f1c-1c75-11e2-8640-d51117ed2154/La_multinationale_des_Saints_des_derniers_jours

MONDE La multinationale des Saints des derniers jours 

Une religion, c’est toute une conception du monde. Avec Mitt Romney, les Etats-Unis pourraient se doter d’un président mormon. Voyage au cœur de cette Eglise méconnue. Et si typiquement américaine

Religion Mardi23 octobre 2012
 

La multinationale des Saints des derniers jours

Par Textes: Rinny GremaudPhotos: Eddy Mottaz salt lake city
Une religion, c’est toute une conception du monde. Avec Mitt Romney, les Etats-Unis pourraient se doter d’un président mormon. Voyage au cœur de cette Eglise méconnue. Et si typiquement américaine

Tiens, un couple de jeunes mariés. Elle en meringue à traîne, lui en clinquant costume trois pièces. Autour d’eux, deux photographes apparemment professionnels, qui tentent de reproduire le cliché du bonheur sous un soleil couchant. Ils posent devant le temple de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours, à Salt Lake City, sur un gazon parfait près de la fontaine. Il est près de 17h, la lumière est magnifique.

Ah tiens, un autre couple de mariés, là-bas, sur les escaliers du temple… Et encore un autre, en haut de la rampe surplombant le jardin. En s’attardant un peu dans le rutilant parc de Temple Square, centre névralgique de l’Eglise des mormons, on finit par en voir plus d’une dizaine, apprêtés presque à l’identique. Les mormons se marient-ils donc en masse? «Pendant la haute saison, il arrive qu’en une journée, plus de 100 mariages se pratiquent au temple, nous explique l’un des bienveillants guides mormons postés aux quatre coins du parc à l’attention des touristes. Mais là, ces couples profitent seulement du beau temps pour faire les photos. La plupart ne se marieront qu’en novembre, où la météo est plus incertaine.»

Le mariage, censé être pour tous le plus beau jour d’une vie, est d’une importance capitale dans la vie des mormons. C’est le moment où un homme et une femme sont «scellés» pour l’éternité – et non pas jusqu’à ce que la mort ou le divorce les sépare, comme pour le reste de l’humanité. Les mormons croient non seulement à l’éternité aux côtés de Dieu pour les meilleurs d’entre eux, mais aussi à l’unité des familles dans l’au-delà – c’est la raison pour laquelle ils sont particulièrement efficaces dans les recherches généalogiques et pratiquent le baptême post-mortem. Le mariage mormon est donc l’un des rites fondateurs de cette Eglise, mais surtout, il est le préalable formel à toute relation sexuelle. Les pratiquants obéissent à un code de conduite très strict qui proscrit absolument la fornication – ainsi que l’alcool, la cigarette, la théine et la caféine.

Quand on pense mormons, en général, on ne pense pas à un homme et une femme, mais à un homme et autant de femmes que possible. En réalité, si la polygamie a bien été pratiquée par les fondateurs de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours, elle a surtout été formellement interdite en 1889 par les autorités de l’Eglise, pour que l’Utah puisse devenir le 45e Etat de l’Union. Certains fondamentalistes la pratiquent toutefois encore, parfois en cachette, parfois dans des zones de non-droit, mais il s’agit d’une sorte de «canal historique»: ils sont extrêmement gênants pour les relations publiques de l’Eglise.

Mais revenons au temple où se scellent ces unions, et que nous ne visiterons pas. «C’est un bâtiment sacré, où se pratiquent aussi le baptême des morts et les ordinations. Seuls les membres méritants peuvent s’y rendre», nous explique l’une des attachées de presse de l’Eglise.

En revanche, dans le centre des visiteurs de Temple Square, on pourra admirer une maquette de l’édifice en coupe. Partout dans le monde, les temples sont construits selon un même modèle, adapté aux traditions et aux exigences urbanistiques locales, nous apprend-on. Depuis plusieurs décennies, l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours (en anglais, elle s’appelle LDS Church, pour Later Day Saints, et il est vrai que c’est plus court à écrire) investit dans la multiplication de ses lieux de culte afin de se rendre accessible à une communauté de croyants qui ne cesse de grandir, notamment en Afrique et en Amérique latine. Elle en compte désormais quelque 140, au service d’une communauté mondiale de plus de 14 millions de membres. Ces derniers sont aujourd’hui plus nombreux à l’étranger que sur son sol d’origine.

Ce qui frappe en regardant la coupe d’un temple mormon, c’est l’absence de vide. A l’extérieur, on dirait une cathédrale, mais l’intérieur ressemble à une maison de poupées. Les grands volumes en hauteur qui, chez les chrétiens, symbolisent une divinité incommensurable et confèrent aux lieux de culte un aspect mystique, sont ici remplacés par une superposition d’étages, figurant très littéralement la progression ascensionnelle des âmes. Au rez-de-chaussée, on trouve des fonts baptismaux pour les morts, de la taille d’un grand jacuzzi, posé sur le dos de 12 statues de bœufs – non, aucun cadavre n’est trempé ici, nous rassure-t-on, les morts sont baptisés par procuration, un membre de leur famille se fait immerger à leur place. Aux étages supérieurs, il y a des salles d’étude, qui ressemblent à des salles de conférence, où l’on vient perfectionner ses connaissances religieuses. Plus on progresse, plus on monte dans les étages. Certaines pièces servent à l’ordination. A mi-hauteur se trouvent une enfilade de salles de mariage, qui sont des petites chambres avec un agenouilloir double au centre. Plusieurs salons sont à disposition pour méditer. L’ensemble est décoré comme un hôtel 4 étoiles, les images du Christ en plus.

Tout dans la religion des mormons est extrêmement pragmatique, et en un sens, tout à fait américain. Née en 1830, l’Eglise fondée par Joseph Smith est la survivante d’une ère de libre entreprise religieuse qui a vu naître des centaines de sectes pseudo-protestantes dont l’immense majorité a fait long feu. Alors qu’à la même période en Europe, les exaltés du type Bernadette Soubirous étaient récupérés par l’Eglise catholique, ils avaient, dans le Nouveau Monde, tout loisir de fonder leur propre culte. «L’apparition du Livre de Mormon s’inscrit dans le sillage du Second Grand Eveil, dans les premières décennies de 1800, explique Kurt Graham, directeur du Musée d’histoire de la LDS Church. Méthodistes, baptistes, évangélistes se disputaient alors le terrain des pensées sur le sol américain. Ne sachant vers qui se tourner, Joseph Smith a choisi de tout simplement demander à Dieu ce qu’il devait faire. Ce dernier lui est alors apparu en personne, accompagné de son fils. Il s’agissait de deux figures humaines distinctes. Nous ne croyons pas au dogme de la Trinité, qui serait trois personnes et une entité à la fois. Pour nous, Dieu et Jésus sont deux personnes différentes, qui sont des hommes, et le Saint-Esprit est comme un sentiment.»

Cette manière très terre à terre de figurer la divinité se traduit dans tout ce que l’Eglise produit de tableaux et de sculptures, mais aussi de films didactiques et d’animations multimédias. La croix des chrétiens n’apparaît nulle part parce que «nous croyons à la restauration de l’Eglise de Jésus-Christ telle qu’elle était de son vivant, explique-t-on au Département des relations publiques. Notre communication montre de vraies personnes, et non pas des symboles».

Le mystère est absent de la religion des mormons. «Il n’y a rien de bizarre dans ce que dit l’Eglise, résume une fidèle. Tout est très concret. Son message nous rappelle régulièrement comment faire pour vivre selon la loi du Christ.»

C’est l’une des clés du succès de cette Eglise. Au cours de nos différentes rencontres, tous les croyants insistent sur l’appréciable clarté de la doctrine mormone, qui répond très simplement aux questions spirituelles qu’ils se posent. Et aussi sur le fait que l’Eglise délivre un message strictement identique partout, quelle que soit la paroisse dans laquelle on se rend, y compris à l’étranger.

Concrètement, la LDS Church prêche une vie saine et droite, faite de travail et d’obéissance aux lois terrestres – une doctrine qui prend racine dans le courant hygiéniste né lui aussi au milieu du XIXe siècle. La progression et l’enrichissement, tant spirituels que matériels, sont centraux chez les mormons, et sont la traduction religieuse de tous les possibles offerts par le continent américain. «Immédiatement après avoir fondé son Eglise, Joseph Smith a envoyé des missionnaires en Europe et dans le Pacifique, rappelle Kurt Graham. Les convertis ont alors convergé vers les Etats-Unis grâce à un «fonds perpétuel d’immigration» qui finançait le voyage des plus pauvres. A la même époque, les compagnies de chemins de fer recrutaient elles aussi leur main-d’œuvre en Europe, avec la promesse d’un avenir économique meilleur.»

Toutefois, en matière d’avenir, les mormons ont mieux à offrir que les compagnies de chemins de fer. Pour résumer, l’idée de Joseph Smith c’est qu’au départ, Dieu était un homme. Et qu’à force d’amélioration personnelle continue, il est devenu Dieu. En théorie, il est donc à la portée de chacun de devenir comme lui. Née sur la terre américaine de tous les possibles, la religion des Saints des derniers jours ressemble à la version hyper trophiée du mythe du «self-made-man».

En toute logique, dans sa vie terrestre, le mormon est donc souvent un homme d’affaires à succès. Encouragé dans sa progression sociale et économique, il est de son devoir d’exploiter au mieux les talents que Dieu lui a conférés. En ce sens, il est héritier de l’éthique protestante du travail et de l’esprit du capitalisme selon Max Weber.

Cela se traduit d’ailleurs dans la santé économique de l’Utah. «Nous avons ici un taux de chômage de 5,5%, contre 8,5% dans le reste du pays, confirme Jeff Edwards, directeur d’Economic Development Corporation of Utah, un organe de promotion économique. Beaucoup d’entreprises choisissent de s’installer ici parce qu’elles peuvent disposer d’une main-d’œuvre jeune, qualifiée, ambitieuse et extrêmement loyale. Mais surtout, nous offrons un contexte fiscal particulièrement stable. Le niveau d’endettement public est remarquablement bas, contrairement à la Californie par exemple, car notre Etat a su mettre de l’argent de côté en période de croissance et procéder aux coupes budgétaires qu’il fallait au moment de la crise.»

Une autre valeur capitale chez les mormons est l’autosuffisance. Ne pas s’endetter. Etre autonome. Une nécessité pour cette communauté née d’un exode vers le Far West. En 1847, les pionniers mormons, qui s’étaient d’abord installés dans l’Illinois, ont été chassés par une population hostile. Après plus de 2000 kilomètres d’une traversée en chariot qui fonde la mythologie de l’Eglise, ils s’installent au bord du Grand Lac Salé, où s’est développé ce sens si caractéristique de l’autarcie communautaire. Doublé d’un sentiment résiduel de persécution, très palpable aujour d’hui encore. La LDS Church se conçoit donc comme un réseau de solidarité extrêmement efficace. En cas de coup dur, le mormon compte d’abord sur son Eglise. D’où une certaine hostilité à l’égard de l’Etat providence et un mépris pour ceux qui vivent à ses crochets (les fameux «47% de la population», selon Mitt Romney).

Travail, autonomie et famille sont donc au cœur de la pensée mormone. Et c’est dans sa plus belle vitrine, la Brigham Young University, qu’ils s’affichent dans leur réalité la plus tape-à-l’œil. Le Département des relations publiques de l’Eglise aime faire visiter son campus mormon, situé à une septantaine de kilomètres au sud de Salt Lake City. Car on n’y croise que des jeunes gens sains, propres et studieux. Ici, professeurs et étudiants ont signé un «code d’honneur» qui les engage à mener une vie vertueuse, conformément à la doctrine de l’Eglise. Au programme, honnêteté, abstinence, respect verbal, et interdiction de consommer des substances excitantes. Les garçons sont rasés de près, les filles ne montrent pas plus des deux tiers du mollet. «Notre religion nous commande de respecter notre corps, qui est sacré, explique Elisa, une étudiante en éducation de la petite enfance. Notre tenue doit toujours rester modeste en toutes circonstances.»

On dirait un campus américain de série télévisée, dont on aurait supprimé les «bad boys» pour les remplacer par de jeunes mamans. Sur un gazon presque trop vert pour être honnête, on s’étonne en effet de croiser plusieurs jeunes femmes avec un landau. «Un quart des étudiants sont mariés, explique Jake, un «junior» en sciences de la communication, chargé ce jour-là de conduire la voiturette de golf qui nous emmène à travers le campus. Nous avons également une crèche, où les enfants sont pris en charge par nos étudiants en sciences de l’éducation.» Un programme qui bénéficie d’une excellente réputation et qui, avec celui de psychologie, forme beaucoup de femmes, qui se destinent naturellement à une carrière de mère au foyer. Dans la religion mormone, l’homme et la femme sont complémentaires. Lui met le pain sur la table, elle éduque les nombreux enfants. En commençant à procréer plus tôt (aux alentours de 23 ans), la famille mormone a en moyenne 20% d’enfants en plus que dans le reste du pays. Les couples avec quatre, cinq, six enfants ne sont pas rares.

Sur le campus, ceux qui n’étudient pas… travaillent. Nous passons en voiturette à côté d’un groupe de quatre étudiants bêchant une plate-bande fleurie. «La plupart des tâches logistiques et administratives de l’université sont assurées par nos étudiants. Cela leur permet de financer partiellement leurs études.»

Parallèlement, tous ces jeunes gens modèles cherchent l’âme sœur. «Trouver son futur mari ou sa future femme, c’est sur la «to-do list» de chacun ici», confirme Jake, qui a un rendez-vous galant le soir même. Une quête facilitée par l’homogénéité culturelle des étudiants. «Je viens du Minnesota, nous explique Karisa, elle aussi étudiante en relations publiques. Là-bas, les mormons ne sont pas majoritaires, et c’est vrai que les gens ne comprennent pas toujours pourquoi on ne boit pas d’alcool ou pourquoi on ne couche pas avant le mariage. Ici, nous avons tous les mêmes valeurs.»

Classée au 11e rang des universités favorites des recruteurs (selon le Wall Street Journal), et au 8e rang de celles où les étudiants sont le moins endettés (selon US News), la BYU est particulièrement cotée pour ses programmes de comptabilité, d’entrepreneuriat, d’informatique et de relations publiques.

Des domaines où l’Eglise elle-même excelle. Pour le comprendre, il suffit d’assister à sa conférence générale bisannuelle, qui se tient à Salt Lake City en avril et en octobre.

Dans l’un des plus grands centres de conférences jamais construits (21 000 places assises), l’événement – qui se tient sur deux jours et se déroule en six sessions qui font salle comble – donne la mesure de la puissance de frappe de cette Eglise, qui fonctionne comme une multinationale. On y vient pour voir et écouter Thomas Monson, le président-prophète actuel et ses 12 apôtres, ainsi que les éminents membres du «quorum des 70». La conférence est diffusée par satellite dans les paroisses de 102 pays, sur les chaînes de radio et de télévision de l’Eglise et sur le Web, traduite simultanément en 92 langues.

Face à l’audience, ces rangs d’oignons d’hommes en costume-cravate ressemblent à un conseil d’administration, ou dans un autre genre idéologique, au comité central du Parti communiste chinois. Lorsqu’ils s’expriment, tous commencent par raconter une anecdote personnelle teintée d’humour et terminent en démontrant l’importance de suivre les préceptes de l’Eglise. Une rhétorique formatée à l’américaine, fondée sur un story telling efficace.

Au moment de la prière finale, on réalise que la quinzaine de journalistes présents dans la salle de presse représentent tous des médias mormons: tout le monde ferme les yeux et dit amen.

L’attachée de presse de la LDS Church ne cache pas qu’elle voit défiler les médias étrangers et nationaux depuis des mois (l’effet Romney), lesquels se font tous offrir le même genre de circuit. Quant aux questions, les organes officiels de l’Eglise y répondent toujours en insistant sur deux aspects: leur travail d’aide humanitaire et le fait qu’ils sont «une Eglise chrétienne comme les autres».

Preuve que sa communication est excellemment unifiée, on entendra deux fois la même anecdote illustrant son efficacité dans l’aide humanitaire. Voici la version en Suisse: «En 2011, nous étions parmi les premiers sur place lors du Tsunami au Japon. Et vous savez ce qu’un élu local a dit aux journaux? «Deux organisations nous ont vraiment beaucoup aidés: les mormons, et l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours» – c’est amusant n’est-ce pas?» La même anecdote nous sera racontée à Salt Lake City, mais cette fois l’histoire se déroulait en 2005, après l’ouragan Katrina en Nouvelle-Orléans…

Quant à devenir une Eglise chrétienne comme les autres, la LDS Church est peut-être en passe de le réussir. Un président des Etats-Unis mormon, ça normalise énormément. Même si lui et l’Eglise prennent soin de se tenir à honorable distance durant la campagne. Toutefois, à côtoyer les Saints de l’Utah, on comprend qu’être un membre engagé de cette église – comme l’est notoirement Mitt Romney, qui, en son temps, y a occupé une fonction équivalente à celle d’archevêque – requiert à la fois d’être très intégré au monde, tout en se sentant à part, et différent. Etre un honnête capitaliste en costume-cravate, respecter les lois terrestres, s’intégrer dans son environnement. Et en même temps, être autonome, fidèle à sa communauté, se sentir investi du devoir de prêtrise et de l’esprit missionnaire. Chez les mormons, tous les hommes sont diacres dès 12 ans, ils partent en mission dès 18 ans, et nombreux sont ensuite appelés à être évêques de leur communauté ou archevêques de leur district. C’est une Eglise «de milice», qui n’a aucun clergé professionnel. Chaque croyant est en lien personnel avec Dieu. Cela s’appelle la «révélation continue»: il n’y a pas de raison que le Seigneur ait cessé d’apparaître aux hommes après l’an zéro de notre ère. S’il a parlé à Moïse, pourquoi pas à Joseph Smith, à Thomas Monson, et à toute personne qui s’adresse à lui avec un cœur sincère?

Etre mormon, c’est faire partie d’une communauté de Saints, d’un «peuple élu», sur une «Terre promise» (les Etats-Unis). Certains Américains le croient sans être mormons. Les mormons, eux, en ont fait leur religion.

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