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15/01/2013

Le sens de la justice est-il inné ?

lu sur :

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/7437c02c-5e7f-11e2-a946-a1c7ff7bad83/Enfants_et_chimpanz%C3%A9s_auraient_un_m%C3%AAme_sens_de_la_justice

éthologie Mardi15 janvier 2013
Par Lia Rosso
Le souci d’équité n’aurait pas que des fondements culturels et sociaux. Des singes l’auraient prouvé en pratiquant le jeu de l’ultimatum

«Le monde matériel repose sur l’équilibre, le monde moral sur l’équité.» Victor Hugo ne serait peut-être pas arrivé à la même conclusion s’il avait eu des connaissances plus poussées en primatologie. La biologiste Darby Proctor et ses collègues de l’équipe de Frans de Waal, de l’Université Emory à Atlanta, viennent de montrer que les chimpanzés savent faire preuve d’équité, au même titre que les enfants, dans une étude publiée ce 14 janvier dans la revue PNAS. (*)

«Nous n’étions pas convaincus par des résultats précédents qui soulignaient l’existence de tendances égoïstes chez les chimpanzés, explique Darby Proctor. Nous pensons que le sens de l’équité est un atout lorsqu’on s’engage dans une action commune. En sachant que les chimpanzés sont très coopératifs, nous avons décidé de réévaluer leur comportement.»

Dans ce but, les chercheurs ont utilisé le jeu de l’ultimatum, une expérience employée généralement pour examiner les comportements économiques des êtres humains. Une première personne, «le proposant», se voit attribuer de l’argent et doit décider quelle partie de cette somme donner à une deuxième personne, «le répondant». Si ce dernier accepte l’offre, les deux gagnent de l’argent. Mais s’il refuse, tout le monde perd. «Le jeu de l’ultimatum révèle un sens de l’équité plutôt surprenant chez les êtres humains, explique Manfred Milinski, professeur à l’Institut Max-Planck, à Plön, en Allemagne, auteur d’un commentaire également paru dans les PNAS. En général, celui qui a l’argent en offre au moins 40% à son coéquipier, alors que selon la théorie économique on pourrait s’attendre à ce qu’il garde pour lui presque toute la somme».

Afin de ne donner aucun avantage à l’espèce humaine, les auteurs ont décidé de comparer les chimpanzés avec des enfants, qui comme le précise Darby Proctor, n’ont pas encore appris que le partage est une vertu morale. Pour jouer au jeu de l’ultimatum avec des petits d’environ 4 ans ou des chimpanzés, qui ne donnent pas de valeur à l’argent, on utilise des variantes du test, où l’argent est remplacé par des autocollants ou des aliments. «Les chercheurs ont introduit une autre nouveauté ingénieuse, commente Klaus Zuberbühler, professeur de primatologie à l’Université de Neuchâtel. Ils ont utilisé des jetons colorés qui représentent des morceaux de banane, en évitant ainsi de trop distraire les chimpanzés par la présence de nourriture.»

Conformément à certaines études précédentes, les enfants ont montré des réactions d’équité. Quand le jeune répondant se plaint de ne pas recevoir assez d’autocollants, le proposant augmente son don. Et, pour la première fois, les chimpanzés ont fait de même. Si le premier animal n’offrait pas suffisamment de jetons, le répondant montrait de l’énervement en le menaçant. «C’est une nouveauté, souligne Manfred Milinski, car dans les autres versions utilisées du test de l’ultimatum le répondant acceptait n’importe quelle offre sans être contrarié.»

D’après Darby Proctor, le fait qu’enfants et chimpanzés jouent au jeu de l’ultimatum de la même façon suggère que les deux espèces éprouvent un sens d’équité similaire. Du coup, l’aptitude à la justice n’aurait pas seulement des fondements culturels et sociaux. Comme le précise Klaus Zuberbühler, on peut supposer que le sens de l’équité ait des origines biologiques qui remontent à quelque 6-7 millions d’années, avant même que les chimpanzés et les êtres humains n’apparaissent sur Terre.

«Mais d’autres scientifiques ne partagent pas ces conclusions, continue le professeur. Il faut prendre en compte que le sens de l’équité est très complexe à évaluer.» Et puis, il ne faut pas oublier que ces résultats contredisent des travaux précédents. «Dans ce domaine, précise Carel Van Schaik, primatologue à l’Université de Zurich, il est assez commun que les chercheurs arrivent à des conclusions divergentes. Les détails utilisés dans les tests expérimentaux sont très importants et peuvent amener à plusieurs types de résultat, y compris chez les êtres humains.»

Une brèche a été ouverte cependant. D’autant que bien d’autres types de singes ont montré éprouver une aversion à l’injustice. Du coup, comme le suggère Manfred Milinski, il est possible que nous partagions ce sentiment d’équité aussi avec d’autres animaux.

 2013 Le Temps SA

(*) 

Chimpanzees play the ultimatum game

Chimpanzees play the ultimatum game

  1. Darby Proctora,b,c,
  2. Rebecca A. Williamsona,
  3. Frans B. M. de Waalc,1, and
  4. Sarah F. Brosnana,b,d
  1. Contributed by Frans B. M. de Waal, November 29, 2012 (sent for review September 13, 2012) 

Abstract

Is the sense of fairness uniquely human? Human reactions to reward division are often studied by means of the ultimatum game, in which both partners need to agree on a distribution for both to receive rewards. Humans typically offer generous portions of the reward to their partner, a tendency our close primate relatives have thus far failed to show in experiments. Here we tested chimpanzees (Pan troglodytes) and human children on a modified ultimatum game. One individual chose between two tokens that, with their partner’s cooperation, could be exchanged for rewards. One token offered equal rewards to both players, whereas the other token favored the chooser. Both apes and children responded like humans typically do. If their partner’s cooperation was required, they split the rewards equally. However, with passive partners—a situation akin to the so-called dictator game—they preferred the selfish option. Thus, humans and chimpanzees show similar preferences regarding reward division, suggesting a long evolutionary history to the human sense of fairness.

Footnotes

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