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20/03/2013

Les pays du Golfe, Paradis des femmes de ménage

Nouvelles de Madagascar.

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http://www.lemonde.fr/afrique/article/2013/03/19/au-service-de-sa-cruaute_1850467_3212.html

Au service de Sa Cruauté

LE MONDE | 19.03.2013 à 13h53

Dominique Torrès

Le 9 août 2012, une jeune Malgache quitte Antananarivo pour devenir femme de ménage au Koweït. Le contrat portait sur deux ans, mais elle rentrera en catastrophe à Madagascar au bout de trois mois seulement. "Mon employeuse s'était jetée sur moi pour m'étrangler", assure Mevatiana Raharimanana, jeune femme à l'allure moderne aujourd'hui âgée de 26 ans.

"Dès mon arrivée, la patronne a décidé que j'étais une menteuse, ma peau était paraît-il trop claire pour une Malgache, explique la jeune femme. Son mari était policier mais c'est elle qui commandait à la maison. Nous étions deux bonnes et nous n'avions pas le droit de communiquer entre nous, d'adresser la parole au mari, aux fils, de boire durant la journée ! Je travaillais de 6 heures du matin jusqu'à minuit. C'est seulement en pleine nuit que j'avais droit à mon unique repas, un plat de riz." Sa tante est parvenue à joindre la représentante de l'Organisation internationale du travail (OIT) à Antananarivo, qui a alerté son homologue au Koweït, et la jeune femme a pu rentrer chez elle.

Cette histoire n'a rien d'unique à Madagascar. Au siège du Syndicat des professionnels diplômés en travail social (SPDTS), qui vient en aide aux domestiques maltraitées, des hommes modestes, le chapeau sur les genoux, et des femmes timides s'excusant presque d'importuner avec leurs soucis, attendent sagement depuis des heures. Un pasteur en costume fatigué donne des nouvelles alarmantes de sa belle-soeur partie au Koweït : "La famille de l'employeur s'amuse à la ficeler sur une chaise et chacun la bat, sauf la benjamine. Elle dit qu'elle va mourir et me confie ses enfants..."

A ses côtés, un chauffeur de bus affirme que sa femme, Mamisoa, est violée quotidiennement par son employeur. La voix étranglée, il lit les SMS de détresse de son épouse. Pour rapatrier sa femme, l'agence de placement qui lui a trouvé un emploi au Koweït lui réclame 2 000 euros. Il gagne à peine 150 euros par mois.

RAMIFICATIONS INTERNATIONALES

Réputées percevoir entre 2 000 et 3 500 dollars (de 1 500 à 2 700 euros) par domestique placée, les agences de placement sont au coeur du système et des critiques qui ne cessent de monter à Madagascar contre cette activité. L'organisation internationale des droits de l'homme Human Rights Watch a tiré le signal d'alarme, en 2009 et en 2010, sur la situation des bonnes étrangères en Arabie saoudite et au Koweït, des pays où le code du travail local ne s'applique pas à ces domestiques.

Vingt-quatre agences ont reçu l'agrément du gouvernement, qui autorise à envoyer des domestiques dans les pays du Golfe. Toutes ont pignon sur rue. Certaines ont même des ramifications internationales, des patrons koweïtiens ou saoudiens. D'autres ont été créées par d'anciennes domestiques revenues du Liban.

C'est le cas de l'agence Mana Asa, coincée entre des taudis et des mares insalubres d'un quartier pauvre d'Antananarivo. La petite bâtisse d'un étage abrite, en plus de la famille de la propriétaire, une trentaine de postulantes, recrutées dans les provinces du nord du pays. Elles sont en "formation" : elles apprennent des rudiments d'anglais et d'arabe, s'habituent à l'utilisation d'un four électrique et d'un aspirateur et passent le reste de la journée à traquer la poussière dans l'appartement de la directrice.

Lanto, une jeune femme avenante qui semble être la tête pensante de l'agence, assure que "c'est la première fois" qu'elle entend parler des mauvais traitements dont se plaint Mamisoa. "Je suis venu à plusieurs reprises, j'ai attendu des heures, mais personne ne voulait me recevoir", intervient le mari de la domestique. Lanto suit son idée : "Il va falloir demander un examen gynécologique à notre correspondant sur place." En raccompagnant le mari de Mamisoa à la porte, elle lui glisse à l'oreille : "Ce n'était tout de même pas la peine d'ameuter la terre entière."

"AUCUNE DE NOS FILLES N'A EU LE MOINDRE SOUCI"

Changement de décor avec l'agence Fa Entreprise : bâtiment moderne en plein centre-ville, avec un personnel rivé à des ordinateurs. C'est l'une des agences phares du programme gouvernemental. Elle se prépare à ouvrir une école de formation de domestiques, entièrement financée par le Koweït. Des violences ? Des brimades ? Des viols ? "Madame Sonia", comme tout le monde appelle la directrice de l'agence, est formelle : "Aucune de nos filles n'a eu le moindre souci, je vous l'affirme."

Quid de Mevatiana, rapatriée au bout de trois mois ? La directrice consulte un dossier : "Mevatiana ? Ah oui, c'est cette jeune femme que nous avons fait revenir en octobre... Sa famille téléphonait tout le temps, surtout sa tante. Elle disait que sa nièce était battue, qu'elle souffrait... Alors j'ai dit : "O-K, qu'elle rentre !"... J'ai voulu lui faire plaisir." Pour cette directrice, les candidates devraient comprendre "qu'elles ont une chance formidable de partir travailler dans ces pays, mais qu'en contrepartie, elles doivent s'adapter à la mentalité musulmane".

Pour réduire le chômage endémique du pays, le gouvernement malgache a décidé d'expédier en 2013 plus de 6 000 domestiques, d'abord au Koweït, puis en Arabie saoudite. Plus de 1 500 femmes sont déjà parties, payées 200 dollars par mois. L'article 9 de leur contrat de travail, que nombre d'entre elles ont signé sans pouvoir le lire, stipule que "le travail ne doit pas excéder quinze heures par jour". Plus bas, l'article 14 affirme que "l'employée a droit à des sorties, accompagnée de l'employeur, sauf avis contraire de ce dernier"... Enfin, les articles 29 et 30 évoquent les procédures de retour - dont l'autopsie - en cas de décès de l'employée.

PROPAGANDE

Razanamisa, 23 ans, s'est décidée à partir en juillet 2012, après avoir vu une émission à la télévision, vantant des situations mirifiques dans le Golfe. "Tout n'était que mensonges, s'insurge la jeune femme, jointe par téléphone à Koweït. On nous parlait de quinze heures de travail par jour, j'en ai fait souvent vingt dans la même journée. J'ai voulu m'enfuir de chez mon patron. Il m'a brûlée au visage et au bras avec un briquet pour m'obliger à lui rendre les deux mois de salaire que j'avais cachés dans ma culotte. Il me disait : "Tu vas rentrer chez toi, mais dans un cercueil"."

Les rapports sur la situation dramatique des bonnes dans les pays du Golfe s'accumulent, mais à Madagascar, aucun responsable ne lit des textes aussi dérangeants. La presse locale vante à longueur de colonnes "l'eldorado koweïtien" et le "paradis saoudien". La palme de la propagande revient probablement au consul honoraire malgache, Audoux Septime Fierenana, en poste à Riyad, qui a déclaré dans une interview reprise par plusieurs journaux que "le problème ne vient pas toujours des patrons mais souvent de la jeune domestique. Elle peut avoir détourné, volontairement ou non, le mari de sa patronne, ce qui la rend évidemment méchante et agressive".

Comme en écho à ces propos, le ministre de la fonction publique, Tabera Randriamanantsoa, qui signe dérogation sur dérogation et attribue les visas, ne décolère pas contre les domestiques : "Ce n'est pas en envoyant des putes qu'on va rafler ces marchés !", s'insurge ce colosse faussement débonnaire, alternant coquetterie et courroux simulé. Possible candidat à la prochaine élection présidentielle, le ministre envisage "d'exiger des enquêtes de moralité sur les candidates".

Comme on lui rappelle que Madagascar n'a pas de représentation diplomatique au Koweït et en Arabie saoudite, et que les victimes n'ont donc pas de lieu où se réfugier en cas de problème, le ministre balaie l'argument d'un geste d'irritation : "Nous allons améliorer tout cela." Avant de changer de tactique, et de ton : "Chaque semaine, des dizaines de compatriotes m'appellent personnellement du Koweït et me racontent des choses terribles. Je les écoute. Je les aide. Et je n'hésite pas à leur dire : "Reviens !""

"APATHIE ET CRISES DE DÉMENCE"

Le cas de Fatouma Soayarita, 26 ans, qui a fait la "une" de la presse malgache au début de l'année, va peut-être ternir l'image idyllique des pays du Golfe. Cette jeune étudiante en anglais, originaire de Nosy Be, le paradis des touristes, a débarqué à Madagascar le 8 février dans un état indescriptible, après un séjour de cinq mois en Arabie saoudite. Selon Céline Manceau, juriste française et experte auprès du ministère de la justice, qui l'a rencontrée à l'hôpital, "elle sentait tellement mauvais qu'à l'escale, à Johannesburg, le personnel de bord ne voulait pas qu'elle monte dans l'avion".

La jeune femme est finalement arrivée à destination pieds nus, sans argent et habillée de vieux vêtements immondes. "Elle alternait apathie et crises de démence", raconte la juriste. "Elle affirme avoir été droguée par piqûre puis violée par l'employeur et son fils", ajoute la présidente du SPDTS, Jeannoda Randimbiarison. Selon cette dernière, "Fatouma a pris la fuite le jour où elle a vu ses deux violeurs aiguiser des couteaux dans la cuisine".

Les domestiques qui partent de Madagascar et qui reviennent, c'est le "quotidien" de Jean Brunelle Razafintsiandraofa, chef de la police de l'air et des frontières de l'aéroport d'Antananarivo. "Depuis deux ans, dit le commissaire, chemise bariolée et colt à la ceinture, j'ai vu partir pour le Koweït et l'Arabie saoudite des jeunes Malgaches, de vraies beautés, et je vois rentrer les mêmes filles, quelque temps plus tard, ternes, maigres, sans bagages et sans le sou." Il se souvient d'une quinzaine de "cas terribles", "des filles devenues folles, qui ne se souviennent même plus de leur nom". Le policier devient grave : "Au début, le personnel de l'aéroport était bouleversé, mais je dois avouer qu'à force de voir arriver autant de victimes, on n'y fait même plus attention. Le pire, c'est cette banalisation."

08:55 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0)

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