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10/05/2013

Les élections au Pakistan

lu sur :

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/4de9d442-b8d3-11e2-89b6-638e06aa0196

élections vendredi10 mai 2013

Laïcs pakistanais sous la menace des talibans

      Lucie Peytermann islamabad


Visés par des attentats sanglants contre leurs candidats et militants, les partis laïcs sortants ont été dans l’incapacité de faire campagne pour les élections législatives cruciales qui se tiennent samedi. Les partis conservateurs, eux, ont eu le champ libre, avec l’accord tacite de l’armée

«Il y a eu l’explosion, puis des corps, une tête et des membres disloqués devant moi; tout a pris feu et c’est là que les tueurs ont arrosé la foule de tirs»: les yeux cernés et le corps fatigué, Bashir Jan explique avec fatalisme avoir, cette fois, été «sauvé par son véhicule blindé». Presque une habitude: à 49 ans, c’est la cinquième fois qu’il échappe à un attentat. Le 26 avril, ce candidat aux législatives et secrétaire général du Parti national Awami (ANP), une formation laïque, a été visé par un attentat à la bombe alors qu’il venait d’arriver sur les lieux d’un meeting politique dans sa ville, Karachi. Bilan parmi ses militants: 15 morts et 45 blessés.

Retranché depuis à son domicile, où il enchaîne les activités de campagne souterraine, l’homme se sait en sursis: il figure sur la liste, établie par les talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP), des personnalités à éliminer durant cette campagne. D’une attaque en 2010, il garde une partie du bras droit artificielle, et un petit doigt figé. «Ils ne me laisseront probablement pas en vie», déclare-t-il au Temps.

A Karachi, capitale économique du Pakistan, dans le Baloutchistan (sud-ouest), des attentats ou assassinats ciblés revendiqués pour la plupart par le TTP frappent presque quotidiennement les trois partis laïcs et considérés à gauche: l’ANP, le Muttahida Qaumi Movement (MQM) et l’ex-parti au pouvoir, le Parti du peuple pakistanais (PPP). Ces attaques ont fait plus de 110 morts depuis mi-avril. Ces partis sont visés à deux titres: laïcs, et membres du gouvernement sortant, à qui le TTP veut faire payer les offensives militaires anti-talibans de ces dernières années. La campagne a pris des allures de mission impossible pour ces partis: déjà usés par cinq ans au pouvoir, ils sont privés de grands meetings.

Le TTP n’ayant pas les moyens de faire dérailler l’ensemble du processus électoral, il a surtout frappé le nord-ouest et Karachi, deux régions où l’ethnie d’origine des rebelles, les Pachtounes, est très présente. En tête de la liste noire du TTP figure l’ANP, parti laïc pachtoune et donc rival numéro un des talibans dans ces zones. Cette campagne marque pourtant une avancée historique pour la consolidation de la démocratie. Car, pour la première fois depuis l’indépendance en 1947 de cette république islamique, abonnée aux coups d’état militaires, un gouvernement civil a achevé un mandat complet de cinq ans et un autre est en passe de lui succéder.

Dans l’incontrôlable mégalopole de Karachi, les trois partis laïcs ont dû suspendre l’essentiel de leur campagne, se rabattant sur le porte-à-porte ou les réunions discrètes. Le chef du PPP, Bilawal Bhutto Zardari, fils de l’ex-première ministre assassinée en 2007 Benazir Bhutto et lui aussi menacé par les talibans, en est réduit à faire campagne par Skype depuis un lieu secret. Il a toutefois fait une apparition surprise à un petit meeting de son parti jeudi soir à Rawalpindi.

«On est très loin d’élections libres et justes. Elles seront au mieux acceptables», explique l’analyste Quraysh Khattak. Le contraste est saisissant avec la liberté dont jouissent les partis de droite plus conservateurs de l’ex-star du cricket devenu politicien Imran Khan (alité après une violente chute accidentelle lors d’un meeting) et du chef de l’opposition Nawaz Sharif (donné favori), ainsi que les partis religieux. Ils organisent des rassemblements monstres sans être inquiétés, et en se gardant bien de dénoncer trop fort les attaques contre leurs rivaux plus libéraux. Le candidat ANP Bashir Jan crie au complot. «On veut nous affaiblir afin que les partis de droite et religieux prennent du poids dans le prochain gouvernement. C’est l’«establishment» [ndlr: armée et services secrets] qui est derrière tout ça.» Selon l’ANP et le MQM, l’armée laisse faire pour favoriser l’arrivée au pouvoir de ces partis conservateurs dont elle est réputée plus proche.

A quelques kilomètres de la maison de Bashir Jan, dans un hôpital public où sont soignés les blessés des attentats contre le MQM et l’ANP, un militant ANP «de père en fils» est allongé dans des draps tachés, un bras et une jambe enroulés dans des bandages suintant le sang. Nasib ur Rehman, 31 ans, était en faction pour assurer la sécurité de Bashir Jan le 26 avril. C’est la deuxième fois que ce père de quatre enfants est blessé dans un attentat contre son leader, mais il refuse d’abandonner: «Je continuerai à travailler pour l’ANP. Ce qui se passe est dangereux pour la démocratie, et je ne veux pas que mes enfants souffrent encore plus du terrorisme à l’avenir.»

Pour l’ANP comme pour le MQM, pas question de boycotter les élections, car le pays est à un tournant. «Les cinq dernières années n’ont pas été brillantes pour nos concitoyens, mais on a réussi à renforcer le pouvoir des institutions et à élaborer une Constitution. Si les partis de droite et religieux se renforcent, tout ce travail progressiste sera perdu», plaide Bashir Jan.

A l’autre bout du pays, les sanglants attentats ont aussi paralysé la campagne de l’ANP dans son fief du nord-ouest. Au siège du parti à Peshawar, la déprime règne: comme pris en otage de son bureau vide, le leader Mian Iftikhar Hussain fait campagne… par téléphone. «Si certains partis majoritaires sont autorisés à faire campagne et pas d’autres, c’est tout simplement un système de fraude préélectorale organisé!» dénonce-t-il. Figure de l’ANP à Peshawar, la puissante famille Bilour a payé l’acharnement des talibans dans le sang. Le 16 avril, le député et ex-ministre Ghulam Bilour, 73 ans, échappait à un attentat suicide lors d’une réunion de campagne. En décembre, c’est son frère Bashir Bilour, 69 ans, également député, qui était assassiné par les talibans. Pour tenter de mobiliser leurs troupes, la maison de Bashir Bilour et de son fils Haroon, lui aussi candidat et sur la liste noire des talibans, a été transformée en QG, protégée par des gardes de sécurité privés lourdement armés.

Pour samedi, les autorités ont prévu de déployer 600 000 agents de sécurité autour des 73 000 bureaux de vote, dont 20 000 sont considérés comme «sensibles ou très sensibles». Mais au bazar Dalgaran de Peshawar, peur et indifférence ont remplacé la fièvre de la campagne. C’est ici qu’a eu lieu l’attentat contre Bashir Bilour. Abdul, dont le fils a été blessé et sa boutique endommagée dans l’attentat, n’ira pas voter. «Trop dangereux», souffle-t-il alors que le soir tombe. Victime d’une énième coupure de courant, conséquence de la crise énergétique, la rue est soudain plongée dans le noir. Rashid, vendeur de légumes, implose alors: «Qu’est-ce que les partis nous ont apporté? Des attaques à la bombe et de l’inflation! Ne comptez pas sur moi pour voter pour des politiciens qui s’enrichissent pendant que je m’appauvris.»

Le dernier jour de la campagne pour les élections législatives au Pakistan, hier, a été marqué par l’enlèvement d’un des fils de Yousuf Raza Gilani, premier ministre de 2008 à juin 2012, et par de nouvelles menaces des rebelles talibans, qui ont annoncé des attaques le jour du vote samedi.

(AFP)

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sur le même sujet :

http://www.lemonde.fr/international/article/2013/05/10/la-rivalite-sunnites-chiites-au-pakistan-un-des-defis-du-futur-premier-ministre_3174961_3210.html

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La rivalité sunnites-chiites au Pakistan, un des défis du futur premier ministre 

LE MONDE | 10.05.2013 à 10h41 • Mis à jour le 10.05.2013 à 13h59

Par Frédéric Bobin

Karachi, envoyé spécial. Les drapeaux noirs claquent au vent de Karachi qui souffle de la mer d'Arabie. Le noir, la couleur des chiites. La rue principale d'Abbas Town a retrouvé son calme. Le 3 mars, l'ambiance était tout autre. Elle était à la mort, aux sirènes et à la colère. Deux bombes placées devant une mosquée venaient de tuer 48 personnes et blesser 180 autres.

Selon la police, le carnage était l'œuvre du Lashkar-e-Jhangvi (LeJ). Originaire du Sud-Pendjab, le LeJ est un groupe sunnite radical. Karachi (province de Sind) et Quetta (Baloutchistan) sont les deux théâtres de prédilection de ses attaques antichiites, communauté représentant près de 20 % de la population pakistanaise et tenue pour "hérétique" par les extrémistes d'obédience wahhabite.

A l'heure où le Pakistan s'apprête à voter, samedi 11 mai, pour renouveler ses assemblées nationale et provinciales, l'antagonisme sectaire sunnite-chiite a pesé sur les esprits. Il sera l'un des principaux défis que devra affronter le futur premier ministre du Pakistan. Si le Lashkar-e-Jhangvi est resté discret durant la campagne électorale, près de 250 chiites ont néanmoins été tués depuis janvier. Le bilan des victimes chiites en 2012 – 400 tués – pourrait être dépassé.

"Un génocide antichiite est en train de se produire au Pakistan", dénonce Allama Abbas Kumaili, dirigeant de la Jaffaria Alliance Pakistan, le principal parti représentant les chiites. Toque d'astrakan calée sur la tête et barbe blanche taillée court, le chef chiite reçoit à son domicile situé au coeur de Mehfil Shah-e-Khorasan, le grand complexe chiite de Karachi où la mosquée bombe son dôme couleur or. Un fusil semi-automatique est glissé derrière une armoire. On ne sait jamais.

Il ne faut pas questionner longtemps M. Kumaili pour qu'il déverse son courroux contre la mouvance idéologique des deobandis pakistanais, du nom de l'école de Deoband (située en Inde) où s'est forgé à la fin du XIXe siècle un courant littéraliste de l'islam proche du wahhabisme saoudien.

"Les deobandis étaient opposés à la naissance du Pakistan tandis que les chiites y étaient favorables !", tempête-t-il, désireux de contrer le soupçon que font peser les cercles sunnites radicaux sur le patriotisme des chiites, souvent présentés comme des agents de l'Iran. M. Kumaili retourne la critique en accusant ces groupes d'être l'instrument de l'Arabie saoudite. "Les Saoudiens ont financé ces groupes extrémistes dans le but d'imposer au Pakistan un Etat wahhabite."

INFLUENCE SAOUDIENNE

Au début des années 1990, le Pakistan avait été touché de plein fouet par la rivalité entre l'Arabie saoudite sunnite et l'Iran chiite. Une organisation deobandie radicale, Sipah-e-Sahaba Pakistan (SSP) – rebaptisée Ahle SunnatWal Jamaat (ASWJ) –, s'était livrée à des assassinats systématiques de chiites, lesquels avaient monté leurs milices armées d'autodéfense.

En 2013, le Pakistan n'est pas complètement sorti de cette "guerre par procuration" entre l'Arabie saoudite et l'Iran. "Les effets de cette guerre d'influence sont même plus profonds aujourd'hui, souligne Ali Khan, professeur associé de sciences politiques à la Lahore University of Management Sciences (LUMS). Car toute une génération a grandi dans cette idéologie de l'intolérance à l'égard des minorités religieuses." Cette génération alimente en militants le Lashkar-e-Jhanvi, une émanation de la mouvance du Sipah-e-Sahaba Pakistan/Ahle Sunnat Wal Jamaat.

Si la campagne qui s'achève inspire l'inquiétude des milieux chiites et des cercles libéraux du Pakistan, c'est que des cadres issus de cette galaxie y ont pris part dans leur bastion du sud du Pendjab. Une quarantaine de candidats sont liés à Ahle Sunnat Wal Jamaat et sont cités dans des enquêtes antiterroristes. Peu ont une chance d'être élus, mais la campagne leur a permis de renforcer leur influence.

Tout aussi préoccupante est l'attitude à leur égard de la Pakistan Muslim League-Nawaz (PML-N), le parti de Nawaz Sharif donné gagnant du scrutin. Au pouvoir dans le Pendjab, la PML-N est accusée d'avoir ménagé cette mouvance extrémiste antichiite pour acheter la paix civile dans sa province. Un militant du Lashkar-e-Jhangvi a même été investi candidat par la PML-N.

De fait, le Pendjab a été épargné depuis deux ans par les attentats antichiites qui ont frappé Karachi ou Quetta. "Mais c'est un jeu dangereux, déplore Ali Khan. Nawaz Sharif leur doit quelque chose maintenant." Quel prix devra-t-il payer s'il devient premier ministre ? L'antagonisme sectaire risque de ressurgir au lendemain du scrutin.

Pakistan

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Commentaires

Très bon compte rendu sur ces élections au Pakistan...je rajouterai que pas seulement les laïques pakistanais sont sous la menace des talibans mais tous ceux qui ne pensent pas pareil, qui n'agissent pas selon leurs ordres, c'est un des pays où les attentats meurtriers sont quotidiens contre la population civile=> voire Malala,où la loi anti-blasphème fait des ravages => Asia Bibi... et la liste est longue...Il faut beaucoup de courage pour se porter candidat ou s'engager à changer les choses.Malgré tout,même si ces élections ne seront ni justes, ni vraiment libres, c'est un premier pas vers une évolution démocratique.

Écrit par : edith pollatsek | 10/05/2013

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