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17/05/2013

Remplacer les antibiotiques par des bactériophages

lu sur :

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/165013f6-be2e-11e2-aa53-2cc488d43b96

Le retour des virus guérisseurs
Remèdes d’avant-guerre, les bactériophages pourraient prendre le relais des antibiotiques. Une grande étude clinique va démarrer prochainement à Lausanne


médecine vendredi17 mai 2013
 

Le retour des virus guérisseurs

Par Julie Conti
La phagothérapie pourrait prendre le relais des antibiotiques contre les infections bactériennes Remèdes d’avant-guerre, les bactériophages pourraient prendre le relais des antibiotiques. Une grande étude clinique va démarrer prochainement à Lausanne

Caroline Lemaire, Française de 41 ans, souffrait d’une infection résistante aux antibiotiques au pied droit et attendait son amputation. Elle avait même déjà tenu sa prothèse entre ses mains. Mais le recours aux bactériophages, pourtant illégal dans l’hexagone, l’a sauvé. C’était il y a cinq ans. Quelques récits de guérison miraculeuse comme celui-ci ont été rapportés dans les médias français ces derniers mois. Anecdotes ou avènement d’une thérapie miracle?

Les virus bactériophages étaient utilisés pour lutter contre les infections bactériennes dans les années 1930, avant la découverte des antibiotiques. Ils sont depuis tombés en désuétude, sauf en Géorgie et dans d’autres pays d’Europe de l’Est où leur usage est resté relativement courant. Le principe est simple: il existe à l’état naturel des virus qui s’attaquent aux bactéries. Il suffit pour soigner un patient de les sélectionner et de les lui faire absorber – par application locale ou inhalation, par exemple.

A l’heure où les infections résistantes aux antibiotiques deviennent un problème de santé publique majeur et où les firmes pharmaceutiques peinent à mettre au point de nouveaux types de médicaments bactéricides, cette thérapie connaît un regain d’enthousiasme au sein du corps médical. Mais son retour se heurte à plusieurs obstacles.

Chaque phage s’attaque à une espèce de bactérie bien précise. Dans les ex-pays de l’Est, les médecins prélèvent donc un échantillon de l’agent ayant causé l’infection et sélectionnent en laboratoire les virus les plus efficaces contre lui. La méthode entraîne un délai de quarante-huit heures; long et peu pratique. D’autre part, il est difficile de breveter un virus. Donc pas d’autorisation de mise sur le marché possible et pas d’espoir de profits pour les sociétés pharmaceutiques. Pour remédier à ces inconvénients, une poignée de start-up a commencé à plancher sur des cocktails de phages valables contre un type de bactérie. C’est un tel traitement qui sera utilisé, lors de l’un des premiers grands essais cliniques de l’ère moderne de l’utilisation des phages, qui doit débuter prochainement à Lausanne, en France et en Belgique.

Le Service de santé des armées françaises coordonne, en partenariat avec le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et l’Université de Lausanne (UNIL), un projet d’essai clinique. Objectif: évaluer l’utilisation des bactériophages pour le traitement des infections sévères à Pseudomonas aeruginosa et Escherichia coli chez les brûlés, dans le cadre de l’appel d’offres de la Commission européenne «Médicaments et vaccins pour les infections, qui ont développé ou risquent de développer une résistance antimicrobienne significative».

«Mes collègues des soins intensifs sont enthousiastes, dit Yok-Ai Que, médecin associé au Service de médecine intensive du CHUV. Nous concentrons dans notre service la plupart des infections les plus sévères et nous sommes régulièrement confrontés à l’échec de la stratégie des antibiotiques. C’est donc chez nous que les attentes sont les plus grandes. Les thérapies centrées sur l’hôte infecté et son système immunitaire ont montré leurs limites, et la médecine revient à des traitements ciblés sur la communauté des bactéries.»

Même si la phagothérapie est ancienne et que quelques cas de guérison semblent spectaculaires, ses bénéfices et ses éventuels effets secondaires doivent être évalués selon des critères modernes. Par la suite, des cocktails de phages pourraient être créés pour de nombreuses souches de bactéries, comme le pneumocoque. Les victimes d’infections nosocomiales et les patients atteints de mucoviscidose – une maladie qui s’accompagne souvent d’infections chroniques – peuvent notamment espérer profiter de la phagothérapie. Une étude publiée en 2009 dans Clinical Otolaryngology a été menée à Londres sur 24 patients infectés par la bactérie Pseudomonas aeruginosa, une des plus difficiles à traiter. Les patients traités avec les phages ont vu leur état s’améliorer deux fois plus que ceux qui n’ont reçu qu’un placebo.

Les agents anti-infectieux comme les antibiotiques ne sont pas très rentables pour les firmes pharmaceutiques, car ils doivent être consommés durant une période de temps limitée, contrairement à des médicaments contre le diabète ou l’hypertension par exemple. Et dans le cas d’un nouveau type de traitement comme les phages, les études doivent être d’autant plus importantes et chères. D’où l’importance de trouver des financements publics comme ceux de la Commission européenne.

Le Service de santé des armées français coordonne l’essai clinique sur Pseudomonas aeruginosa et Escherichia coli pour pouvoir soigner les brûlures infectées de ses soldats. Aux Etats-Unis, c’est dans l’espoir de trouver un remède à l’anthrax que l’armée s’est intéressée à la phagothérapie. La DTRA, une agence du Département américain de la défense chargé de protéger les Etats-Unis contre les armes de destruction massive, notamment biologiques, a donné en 2007 près d’un million de dollars à l’institut Eliava, le principal centre de phagothérapie en Géorgie. Enfin, différents cocktails de phages ont déjà été homologués par les autorités sanitaires européennes ou américaines pour servir d’additif dans l’agroalimentaire et lutter contre les Listeria (Listex) ou les salmonelles (SalmoFresh).

Si la méthode paraît simple a priori, il ne suffit pas de ramasser un verre d’eau sale pour faire de la phagothérapie. Pour garantir une certaine efficacité, séquencer le génome des virus et les sélectionner est indispensable. «Parfois, le matériel génétique des phages s’intègre au chromosome de la bactérie qu’ils infectent, celle-ci ne mourant alors pas. Or c’est ce qu’on veut éviter, explique Grégory Resch, chercheur à l’UNIL et spécialiste de la biologie des phages. On sélectionne des phages dits lytiques, qui se reproduisent dans la bactérie et tuent cette dernière, mais sans que leur matériel génétique ne se mélange avec elle.»

Les start-up actives dans ce domaine doivent surtout parvenir à développer en quantité industrielle des cocktails de virus standardisés, tout en respectant les bonnes pratiques de laboratoires. De plus, il s’agit également, avant une utilisation massive de la phagothérapie, de mener d’autres études sur les animaux et les humains.

Ainsi, selon Olivier Borens, médecin chef de l’unité de chirurgie septique au CHUV, l’efficacité de la phagothérapie est encore loin d’être prouvée. «J’ai récemment assisté à la présentation d’une équipe turque qui a mené des tests sur des tibias de rats pour traiter l’ostéite chronique, mais les résultats n’étaient pas très convaincants», dit-il. Si, théoriquement, l’idée lui semble intéressante, le praticien évoque plusieurs facteurs qui peuvent empêcher les phages de s’attaquer aux germes. «Comme on ne sait pas combien de temps les antibiotiques vont encore être efficaces contre les microbes, il est utile de chercher des alternatives, poursuit-il. Mais l’utilisation de phages est encore une technique thérapeutique assez marginale.»

Comme pour les antibiotiques, les bactéries peuvent devenir résistantes aux phages. Mais les virus présentent un avantage: ils évoluent eux aussi. «Les phages sont très efficaces, dit le professeur Jacques Schrenzel, responsable du laboratoire de bactériologie des Hôpitaux universitaires de Genève. Dans certains cas, ils pourraient se révéler plus utiles que les antibiotiques, par exemple dans des infections des os et des tissus mous. Mais cette efficacité peut aussi représenter un danger, car si beaucoup de bactéries sont détruites d’un coup sous l’action des phages, elles libèrent des composés qui peuvent eux-mêmes être dangereux pour l’organisme. Aujour­d’hui, on a connaissance de cas isolés de guérison et des résultats intéressants en recherche fondamentale. La technique semble avoir du potentiel, mais nous avons besoin de partenaires industriels et surtout d’essais cliniques pour savoir comment l’utiliser précisément.»

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