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19/06/2013

Il y a cinquante ans, l'indépendance du Kenya

lu sur :

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/db901ece-d808-11e2-8265-5caabbca9b13/Justice_pour_les_Mau-Mau#.UcFQ_kbEOTw

GRANDE-BRETAGNE Mercredi19 juin 2013

Justice pour les Mau-Mau

PAR ERIC ALBERT

Soixante ans après la répression brutale menée par les Britanniques, les rebelles Mau-Mau, dont la révolte a mené à l’indépendance du Kenya en 1963, ont obtenu réparation. Et des excuses de la part de Londres.

Il lui manque quatre dents de devant, mais cela n’en rend son sourire que plus sincère. A 81 ans, Muthengi Iregi a trouvé une nouvelle jeunesse à l’annonce de sa victoire judiciaire. Un gri-gri dans la main droite, une cravate aux couleurs de son pays sur sa chemise vert pomme, le vieux Kényan s’est mis à danser d’un pied sur l’autre jeudi 6 juin. Dans un hôtel de luxe de Nairobi, il venait d’écouter l’ambassadeur britannique lui présenter des excuses au nom du Royaume-Uni.

Il y a près de soixante ans, M. Iregi avait été torturé par les forces coloniales britanniques. Il avait été tabassé, supplicié avec des tenailles. Son bras gauche avait été tordu jusqu’à la dislocation. Trois années durant, il avait été détenu sans procès dans un des multiples camps de détention mis en place au Kenya, parfois surnommés les «goulags britanniques».

Réparations

C’était pendant la rébellion Mau-Mau, du nom donné par les Anglais aux guérilleros kényans qui semèrent la terreur entre 1952 et 1960 chez les colons, s’attaquant notamment aux fermiers blancs. Si leurs attaques ont été brutales, la répression a été terrible. Les Mau-Mau ont fait 32 morts chez les Blancs; entre 10 000 et 90 000 Kényans ont été tués, 300 000 selon certaines sources. Dans le même temps, 160 000 d’entre eux étaient emprisonnés sans procès dans des camps où les exécutions, la torture, la castration, le viol et les mauvais traitements étaient communs.

Jeudi, le Royaume-Uni a enfin reconnu sa responsabilité. Après des années de combats judiciaires, menés par cinq anciens Mau-Mau qui ont porté plainte devant la Haute Cour de justice de Londres, les vétérans kényans ont gagné. Le Foreign Office a passé un accord avec leur avocat: il va verser 23,5 millions d’euros à 5 228 plaignants, dont M. Iregi. Une somme qui comprend les frais légaux et la construction d’un monument à la mémoire des victimes des tortures du régime colonial. De quoi laisser un peu plus de 3000 euros de compensation par personne.

Excuses historiques

Surtout, William Hague, le ministre des affaires étrangères, a prononcé des mots historiques devant la Chambre des communes: «Le gouvernement britannique reconnaît que des Kényans ont été torturés ou ont subi d’autres formes de mauvais traitement aux mains de l’administration coloniale. Le gouvernement britannique regrette sincèrement que ces maltraitances aient eu lieu.»

Ces paroles ont fait bondir de joie M. Iregi. «Oubliez l’argent qu’ils nous donnent. L’argent va et vient. Mais le mot «pardon» va rester pour toujours. Je connais les Britanniques. Ils ne disent jamais pardon à personne. Ils peuvent dire pardon individuellement, mais jamais en tant que pays. Cette victoire est une surprise pour moi», témoignait-il au Guardian jeudi 6 juin.

Le succès aura été arraché de haute lutte. Au début de l’action judiciaire, en 2002, le Foreign Office a systématiquement rejeté toute responsabilité légale. Il ne fallait pas créer un précédent. Des milliers d’autres victimes de la décolonisation à travers le monde risquaient de suivre.

Torture courante

Tout a basculé en 2011. Après des demandes répétées des avocats, le Foreign Office a reconnu qu’il existait des archives secrètes de l’époque coloniale qui n’avaient jamais été déclassifiées, malgré le dépassement du délai légal de trente ans. Ces archives se sont révélées explosives, prouvant au-delà de tout doute que les autorités britanniques connaissaient et avaient ordonné torture et détention arbitraire.

L’histoire de ces archives elle-même est rocambolesque. Au moment de la décolonisation, de très nombreux documents jugés trop sensibles ont été détruits dans tout l’Empire britannique. Mais une partie a été rapatriée au Royaume-Uni. Ces «archives migrées», selon la terminologie officielle, contenaient 8 800 dossiers venant de 36 pays. Pour le Kenya, 1 500 dossiers, répartis dans 294 boîtes, étaient soigneusement conservés, mais mis à l’écart, loin des archives nationales. Initialement conscients de leur caractère très sensible, les Britanniques ont refusé à plusieurs reprises de les renvoyer au Kenya. Puis ces cartons ont été oubliés, étiquetés de telle manière que personne ne savait vraiment ce qu’ils contenaient. Dans les années 1990, pour des raisons de place, ils ont été transférés à Hanslope Park, le bureau gouvernemental chargé des télécommunications pour les services secrets. Il aura fallu toute la persistance des avocats des Mau-Mau pour retrouver leur trace.

Depuis avril 2012, les documents sont progressivement transférés aux archives nationales. Ils sont consultables par le grand public dans la bibliothèque de Kew, dans une banlieue cossue du sud-ouest de Londres. Ouvrir ces chemises cartonnées, composées essentiellement de correspondances au sein de l’administration coloniale, c’est plonger dans une époque où, pour le pouvoir, la suprématie des colons allait de soi. A partir de 1952 et de l’instauration de l’état d’urgence au Kenya, les papiers officiels barrés du bandeau «secret» racontent l’histoire des arrestations arbitraires de tous ceux alors soupçonnés d’avoir «prêté allégeance» aux Mau-Mau.

Un processus de «sélection» des prisonniers est mis en place. Surnommé le «pipeline», il trie les habitants en trois catégories, selon leur soutien à la cause des rebelles: les «blancs» – essentiellement les femmes et les enfants –, les moins dangereux, sont laissés libres; les «gris», jugés proches de la cause des Mau-Mau mais non combattants, sont envoyés dans des camps de travail forcé, où beaucoup meurent de fatigue et de malnutrition; les «noirs», les insurgés formant le coeur de la rébellion, sont punis dans les pires prisons. Les conditions y sont atroces, la torture courante: électrocutions, simulacres de noyade avec de l’eau mélangée à du kérosène, humiliations…

«Rééducation morale»

L’acharnement britannique s’explique politiquement. A l’époque, l’Inde vient d’obtenir son indépendance, mais le Kenya demeure un joyau de l’Empire. Winston Churchill, redevenu premier ministre en 1951, entend conserver les colonies: il fait envoyer la troupe pour mater la rébellion en Malaisie, et encourage la répression des Mau-Mau – ou au moins ferme les yeux.

Pour se donner une justification morale, les Britanniques font venir John Colin Carothers, un «ethnopsychiatre» très connu à l’époque. Pour lui, cela ne fait aucun doute: les Kikuyu, l’ethnie dominante de la rébellion Mau-Mau, souffrent d’une «psychose de masse» provoquée par «une crise de transition entre les mondes primitif et moderne». Dès lors, la seule guérison possible est la «confession» de ceux qui ont prêté allégeance aux Mau-Mau, afin qu’ils puissent entamer leur «rééducation morale». C’est cette base intellectuelle qui justifie la torture: extraire la confession devient une fin en soi, pour accéder à la repentance. Les papiers officiels britanniques insistent donc en permanence sur l’identification de ceux qui ont prêté allégeance. Suivant leurs «progrès», les prisonniers sont transférés d’un groupe à l’autre, d’un camp à l’autre.

Les punitions collectives sont aussi courantes. Un exemple parmi tant d’autres: le 21 septembre 1954, un commissaire local, dénommé J.D. Campbell, envoie ses forces saisir les troupeaux de 61 fermiers. Il note scrupuleusement que 234 vaches, 475 brebis et moutons, sont capturés, soit «100% du bétail de chaque propriétaire». Sa justification: ces villageois avaient protégé un gang de Mau-Mau et l’avaient applaudi quand il avait tué un Africain travaillant pour les forces coloniales. «Un acte particulièrement horrible de la population locale», assène le commissaire dans le document.

Le manuel du parfait bourreau

Les Britanniques sont pourtant soucieux de se donner un cadre légal. Ils demandent à Eric Griffith-Jones, l’avocat général de la colonie, d’expliciter les traitements qui peuvent être infligés ou pas. Ce dernier ne cache pas son indignation, estimant que les maltraitances «rappellent de façon pénible les conditions de l’Allemagne nazie ou de la Russie communiste». Mais il accepte quand même de rédiger une sorte de manuel du parfait bourreau. Dans une lettre de juin 1957, envoyée au gouverneur du Kenya, Evelyn Baring, il écrit que les coups sur les prisonniers doivent être uniquement portés sur le haut du corps, et «les parties vulnérables ne doivent pas être frappées, particulièrement la rate, le foie et les reins». Il ajoute que «ceux qui profèrent les violences […] doivent rester calmes, équilibrés et froids». Secrets aussi: «Si nous devons pécher, nous devons le faire discrètement.»

Deux ans plus tard, le même avocat général rédige un long mémo sur la meilleure façon d’imposer le travail forcé sans violer la Convention européenne des droits de l’homme, entrée en vigueur en 1953. Selon lui, il faut pouvoir prouver l’existence d’une «urgence mettant en danger la vie ou le bien-être de la communauté».

Ces élucubrations pénales marquent la fin d’une époque. En 1960, l’état d’urgence est finalement supprimé. Trois ans plus tard, le Kenya obtient son indépendance. Il faudra toutefois attendre plus d’un demi-siècle pour que la souffrance infligée soit reconnue officiellement. Mais les vannes semblent ouvertes. Un cabinet d’avocats vient de déposer plainte au nom de 8 000 victimes de la répression contre les Mau-Mau. Des affaires venant du Yémen, de Chypre et de Malaisie sont également attendues. La vraie revanche des Mau-Mau.


 

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