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23/08/2013

Le journalisme, la cybersurveillance, le GUARDIAN

lu sur :

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/23/le-guardian-une-machine-a-scoops-pas-a-cash_3465331_3234.html

Le "Guardian", une machine à scoops, pas à cash

LE MONDE | 23.08.2013 à 10h04 |Par Marc Roche (Londres, correspondant)

Les Anglais ont l'art de réduire une victoire éclatante à un fait banal incidemment mentionné au détour d'une phrase. A cet égard, Alan Rusbridger, directeur de la rédaction du Guardian, est plus anglais que nature. Il ne se pousse jamais du col. Pourtant, ces jours-ci, il a de quoi pavoiser, à la lumière du retentissement planétaire des révélations du quotidien de centre-gauche à propos de l'existence du programme de surveillance mondial des communications de l'Agence américaine d'espionnage électronique.

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"Le journal est originaire de Manchester, nous n'avons jamais fait partie de l'establishment médiatique londonien, ce qui, allié à notre appartenance à une fondation, nous a permis de faire du vrai journalisme d'investigation", déclare l'intéressé, joint par Le Monde, jeudi 22 août.

C'est un récidiviste. Depuis 2011, outre l'affaire Snowden, le Guardian a multiplié les scoops : le scandale des écoutes téléphoniques du News of the World, les révélations de WikiLeaks, les accusations de pédophilie contre l'ex-disc-jockey et animateur de la BBC, Jimmy Saville, l'évasion fiscale légale des multinationales, ou les émeutes urbaines de l'été 2011. Du beau travail.

lire aussi : Affaire Snowden, la rivalité avec le "Washington Post"

"TOUJOURS PRÊT À DÉFIER L'ORDRE ÉTABLI"

Cette pugnacité enchante ou horripile, c'est selon. Mais le succès suscite une interrogation : quelle est donc la recette du Guardian, alors que la presse écrite coule des jours moroses ? "Le plus du Guardian, commente George Brock, professeur de journalisme à la City Universityc'est d'être resté fidèle à ses origines, tolérant, social-démocrate et toujours prêt à défier l'ordre établi, de gauche comme de droite."

Fondé en 1821 à Manchester, au coeur du "pays noir", par des industriels du coton éclairés, dans la foulée de graves troubles sociaux, le titre est contrôlé par le Scott Trust, garant de son indépendance éditoriale et financière. Cette structure est le seul actionnaire de la maison mère du quotidien, le Guardian Media Group (GMG). Le portefeuille de GMG, diversifié, comprend notamment une participation de 50,1 % dans le très lucratif site de vente d'automobiles Auto Trader, des revues techniques spécialisées, une station de télévision, et même une entreprise de vente de logiciels. Le quotidien est le navire amiral du Guardian News & Medias, une filiale du GMG, qui inclut également l'Observer et le site Guardian.com. (http://www.theguardian.com/uk)


QUATRE PATRONS DE LA RÉDACTION DEPUIS 1944

Grâce à la protection du très riche Scott Trust, le Guardian n'a connu que quatre patrons de la rédaction depuis 1944 ! Si chez les concurrents, on ne compte plus les directeurs et rédacteurs remerciés, M. Rusbridger est aux commandes depuis 1995 après avoir gravi tous les échelons de la rédaction. Le patron de presse a ainsi pu échapper aux interventions intempestives d'un propriétaire. Cette formidable liberté d'action lui a permis de prendre des risques sans craindre de perdre sa place.

"La liberté de la presse existe aussi en interne. Entre la recherche de la vérité et les considérations commerciales, Alan choisira toujours la première", souligne Roy Greenslade, auteur d'un blog publié dans le Guardian, parfois critique de son employeur. Aux yeux de l'expert de la presse écrite britannique, le titre est un empire sans empereur. En effet, les superstars sont les journalistes d'investigation, considérés comme les plus opiniâtres de la place de Londres.

Le Guardian excelle aussi dans la couverture de l'international, en particulier, récemment, du "printemps arabe" ou du conflit au Mali. Il s'illustre aussi sur les thèmes de l'écologie, de la culture, du sport et des médias. Des chroniqueurs comme Polly Toynbee, la spécialiste des affaires sociales, rencontrent un grand succès. Les journalistes politiques font, eux, autorité jusqu'au 10 Downing Street, la résidence du premier ministre.

HOSTILITÉ AFFICHÉE DES TITRES DE DROITE

Le Guardian est un missionnaire du poil à gratter. La profession jalouse ses "coups", qui n'épargnent pas les autres propriétaires de journaux. Rupert Murdoch (News Corp), Lord Rothermere (Daily Mail) ou les frères Barclay (Daily Telegraph) haïssent ce trublion qui ne respecte pas l'omerta du microcosme qui interdit de critiquer la gent journalistique. L'absence de soutien éditorial suite au scandale de l'interpellation, dimanche 18 août à l'aéroport d'Heathrow, de David Miranda, le compagnon de Glenn Greenwald, l'auteur des révélations autour de Prism, témoigne de cette hostilité affichée.

Et pour cause, les titres de droite entendent protéger le premier ministre, David Cameron, mêlé à cet épisode, tandis que ceux de gauche, également circonspects, sont à l'évidence jaloux de ses moyens rédactionnels – plus de 600 journalistes à temps plein. M. Rusbridger évoque à ce sujet "une certaine complaisance, peut-être liée au caractère anglais". Il n'en dira pas plus.

Mais le ton et le contenu des éditoriaux sont souvent sans surprise, convenus, "comme s'il s'agissait d'un algorithme", regrette un diplomate, qui ne cache pourtant pas son admiration "pour ce très bon journal". Et, faute de grandes plumes, l'économie est le parent pauvre du quotidien. En raison de la proximité idéologique du Guardian avec les ONG et les associations, la City est souvent jugée à l'aune des dérives de ses opérateurs. Nul n'est parfait...

SON SITE WEB EST SA PLUS GRANDE RÉUSSITE

La plus grande réussite du Guardian est incontestablement son site Web, le deuxième du pays avec 40 millions de visiteurs par mois, dont les deux tiers sont basés à l'étranger. L'Internet est gratuit "au nom de la défense d'un journalisme ouvert. Si l'accès est payant, on ne s'adresse qu'à l'élite", insiste Alan Rusbridger. En revanche, les applications – tablettes et téléphones – sont payantes. Facile à naviguer, doté d'excellents systèmes d'alerte, Guardian.co.uk. est l'un des sites les plus populaires aux Etats-Unis, derrière ceux du Daily Mail et du New York Times. D'où la décision de M. Rusbridger d'installer, en 2011, une salle de rédaction Web dotée de tous les atours à New York. L'expérience a été répétée en Australie. Aujourd'hui, le numérique représente 28 % des revenus du journal.

Reste que l'effet des scoops sur les ventes est temporaire. A l'évidence, le Guardian n'a toujours pas trouvé son modèle économique. En juillet, les ventes papier se sont élevées à 191 182 exemplaires, loin devant The Independent (72 271), mais à la traîne du Daily Telegraph (555 817). A l'automne 2011, celles-ci s'élevaient encore en moyenne à 240 000 exemplaires. "Le Guardian a choisi de dépendre exclusivement de la publicité, pour son site Web, or elle se porte surtout sur le quotidien et faute d'économies d'échelle, cette stratégie ne peut pas soutenir une rédaction aussi nombreuse", estime Douglas McCabe, directeur de la société de consultant Enders Analysis.

Par le truchement de la cession de ses titres régionaux et de sa station de radio, le groupe est redevenu bénéficiaire en 2012-2013. En revanche, le Guardian, l'Observer et le site ont perdu 30,9 millions de livres (36 millions d'euros) lors de l'exercice annuel se terminant le 31 mars 2013. Côté recettes, la perte des petites annonces d'emplois de la fonction publique, la chute des ventes en kiosques et les difficultés de l'Observer ont pesé sur les résultats. Malgré une soixantaine de départs volontaires, la rédaction reste pléthorique. Le siège londonien ultra-moderne de King's Cross, apparaît surdimensionné.

Face à ces défis, nombre de spécialistes estiment que les jours du Guardian dans sa forme actuelle sont comptés. A long terme, le quotidien pourrait être à 100 % numérique, avec une édition papier transformée en hebdomadaire. M. Rusbridger est formel : "Ce n'est pas notre intention." Le Guardian est entre de bonnes mains.

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