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17/09/2013

La loi du plus fort en Colombie

lu sur :

http://www.lemonde.fr/international/article/2013/09/17/les-agriculteurs-colombiens-spolies-ne-parviennent-pas-a-recuperer-leurs-terres_3479164_3210.html

LE MONDE | 17.09.2013 à 15h47 • Mis à jour le 17.09.2013 à 17h41 |Marie Delcas

La menace de mort est arrivée sur le téléphone portable de Teresa, le 1er janvier. Le SMS était signé "Armée colombienne anti-restitution". "La police n'a pas voulu enregistrer ma plainte, sous prétexte que ce groupe armé n'existe pas", raconte Teresa. Elle a 56 ans et peur de donner son vrai nom. Mais elle continue d'espérer que le programme de restitution des terres mis en place par le gouvernement va lui permettre de récupérer 24 hectares sur la côte caraïbe. Elle les a abandonnés en 2002 : les milices paramilitaires d'extrême droite venaient d'assassiner son mari et son fils aîné.

"La loi des victimes de 2011 représente une chance historique pour les milliers de paysans qui ont dû abandonner leurs terres sous la pression des groupes armés, estime José Miguel Vivanco, directeur Amériques de l'organisation Human Rights Watch (HRW). Mais les menaces et les crimes contre ceux qui réclament leurs terres et les leaders paysans en limitent la portée et menacent de réduire à néant les efforts du gouvernement."

L'enquête menée par HRW a été rendue publique mardi 17 septembre à BogotaEn Colombie, le conflit armé a dévasté le monde rural. Au cours des trente dernières années, 4,8 millions de personnes (sur 46 millions d'habitants) ont été déplacées, six millions d'hectares abandonnés ou spoliés (l'équivalent de dix départements français). Grande réalisation du président Juan Manuel Santos, la loi des victimes de 2011 prévoit une procédure hybride - à la fois administrative et judiciaire - pour restituer les terres à leurs légitimes propriétaires. Les défis de sa mise en oeuvre ne sont pas seulement techniques. En deux ans, plus de 500 demandeurs et leaders paysans ont reçu des menaces. Quatorze ont été assassinés.

DES MENACES QUOTIDIENNES

Selon le ministère de l'agriculture, 43 590 personnes ont déposé une demande de restitution, réclamant environ 3 millions d'hectares. Seules 139 décisions de justice ont été rendues. Pedro R., 50 ans, a ainsi récupéré la propriété de ses sept hectares dans le département de Cordoba (nord). Mais Pedro ne peut retourner y vivre, car les menaces sont quotidiennes. "La loi est une bonne loi, confie-t-il. Mais les autorités locales freinent son application." Négligence ? Incurie ? Complicité ? Pedro préfère ne pas se prononcer.

A la tête d'une association de paysans, Pedro bénéficie de la protection accordée aux dirigeants les plus menacés. L'Etat lui a fourni un garde du corps "armé mais à pied", un gilet pare-balles et un téléphone portable "qui ne marche pas à la campagne".

"Les exactions commises contre les déplacés qui tentent de rentrer chez eux restent trop souvent impunies, comme sont restés impunis dans le passé les délits d'expulsion et de vol des terres", juge M. Vivanco. Le parquet a ouvert 17 000 enquêtes pour déplacement forcé : une condamnation a été prononcée dans moins de 1 % des cas. C'est dire que les spoliateurs sont libres. Qu'ils soient grands éleveurs, cultivateurs de palmiers à huile ou trafiquants de drogue, ils entendent rester maîtres de leurs biens mal acquis. Héritières des milices paramilitaires, les nouvelles bandes criminelles - dites "bacrim" - leur prêtent à l'occasion main-forte. Dans les régions qu'ils contrôlent, les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, extrême gauche) freinent aussi le retour des déplacés, soupçonnés de complicité avec les autorités.

"Dans une société victime pendant des années de violences atroces, une seule menace individuelle peut avoir un impact collectif énorme. Si un leader local est tué ou simplement menacé, des dizaines de paysans vont se désister de leur réclamation", explique Max Schoening, auteur du rapport de HRW."La procédure civile de restitution des terres doit être complétée par des mesures pénales contre ceux qui les ont dépossédés", ajoute-t-il. Faute de quoi la grande ambition du gouvernement Santos pourrait tourner court.

Marie Delcas

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