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01/12/2013

La France, pays méditerranéen

lu sur :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/11/30/la-famille-meddah-temoin-du-racisme-ordinaire_3523144_3224.html

La famille Meddah, témoin du racisme ordinaire

LE MONDE | 30.11.2013 à 10h10 |Par Benoît Hopquin

Yamina, Zinedine, Assia et Mohamed Meddah dans leur pavillon de Sucy-en-Brie (Val-de-Marne), jeudi 28 novembre.Yamina, Zinedine, Assia et Mohamed Meddah dans leur pavillon de Sucy-en-Brie (Val-de-Marne), jeudi 28 novembre. | Edouard Capeuil pour "Le Monde"

Les propos racistes, à tout le moins les préjugés, peuvent prendre des chemins détournés, et même la forme d'un compliment. Combien de fois la famille Meddah a-t-elle entendu des gens bien intentionnés leur dire : « Vous, vous n'êtes pas comme les autres. » Les autres… Derrière cette altérité est tapi l'« Etranger », vu comme une armée fantasmagorique, un pêle-mêle de délinquants, de femmes en niqab, de terroristes, d'assistés sociaux.

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La famille Meddah préférerait qu'on lui dise : « Vous êtes comme tout le monde. »Ou, mieux, qu'on ne lui dise rien, comme si cela allait de soi. Depuis que Mohamed a posé en 1965 ses valises dans un hôtel borgne de Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), elle n'aspire qu'à cela, se couler dans la société française.

Samedi 30 novembre, les Meddah devaient aller ensemble au cinéma et voir le filmLa Marche, de Nabil Ben Yadir, sorti à l'occasion du trentième anniversaire de la « Marche des beurs », en 1983. Assia, 31 ans, la fille, poussera un peu ses parents, Mohamed et Yamina. Citoyenne engagée, elle ira le lendemain au Sénat où est organisée une journée autour de cet anniversaire. Elle y écoutera les témoignages de marcheurs.

« CE N'ÉTAIT PAS SIMPLE »

Manière d'apprendre son histoire familiale par procuration puisque ses parents ont toujours rechigné à parler de cette époque. « Ils ont intériorisé tout ce qu'ils ont vécu », regrette Assia. Même ce soir, dans l'intimité du pavillon familiale, à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne), ils éludent. Toujours cette obsession de se rendreinvisible.

C'est pour ça que Mohamed, l'ancien boxeur, aguerri dans la salle Marcel-Cerdan à Oran, a encaissé sans broncher les vexations. L'ambiance de ratonnades, les injures, il n'en parlera pas. « Ce n'était pas simple », dit-il simplement, à 81 ans. Tout juste saura-t-on qu'un jour, un policier déchira sa carte d'identité française, obtenue avant l'indépendance de l'Algérie.

Après un premier mariage avec une Française, d'où sont nés trois enfants, Mohamed aurait pu redemander sa naturalisation. Il ne voyait pas l'intérêt d'officialiser sur papier timbré ce qui allait de soi. Régulièrement, il retournait fairetamponner sa carte de séjour. Une simple formalité, même pour lui, qui savait à peine lire et écrire. S'échiner en France, dimanches inclus, pour lui qui sacralise le travail, lui semblait un brevet de citoyenneté suffisant. Après avoir été salarié, il a monté une entreprise de travaux publics, puis un magasin de vêtements, puis une société de terrassement.

En 1980, il s'est remarié avec Yamina, une compatriote de dix-neuf ans sa cadette qui avait appris la sténo-dactylo à l'école Pigier d'Oran. Elle avait repris son métier de secrétaire de ce côté-ci de la Méditerranée. Elle aussi relativise, évoque « les mots, les regards », sans s'appesantir.

LE RÊVE PAVILLONNAIRE

La famille s'est installée à la cité Verte, un ensemble d'immeubles proprets construits pour les personnels de l'aéroport d'Orly. Assia, Nadji, 30 ans, et Zinedine, 23 ans, y ont grandi au 9e étage du bâtiment 5 avant que la famille ne déménage pour un rêve pavillonnaire de Français moyen, quelques rues plus loin.

Après deux ans en fac, Nadji a repris l'entreprise paternelle. Assia et Zinedine ont poussé plus loin les études supérieures. Zinedine a dû se battre pour cela. « Si j'avais écouté la conseillère d'orientation, je serais maçon aujourd'hui », explique celui qui achève un cursus universitaire de professeur d'éducation physique. Quand, à 4 ans, Zinedine s'est mis au tennis, il a encore dû échapper aux stéréotypes, sportifs cette fois. Mais sur les courts, il était l'exception. Il se souvient de ce « sale Arabe », assorti d'un bras d'honneur, que lui avait lancé un père, déçu qu'il ait étrillé son fils. A 14 ans, cela fait mal. « Je comprends que certains se révoltent », explique-t-il. Lui, a cogné plus fort la balle.

Zinedine sait que la marge d'interprétation est étroite : « Certains se réfugient derrière l'accusation de racisme pour justifier leur propre échec. » Sa grande soeur a toujours rejeté cette tentation de l'alibi : « J'ai toujours su qu'il faudrait que j'en fasse dix fois plus que les autres pour réussir. » Alors, elle a tout le temps été première de sa classe. Elle s'est lancée dans des études de médecine, a fait un DEA en régénération tissulaire à l'hôpital Henri-Mondor à Créteil et un troisième cycle en marketing pharmaceutique. Elle est aujourd'hui cadre au ministère de la santé.

En 2001, alors qu'elle n'avait que 19 ans, le maire de Sucy-en-Brie lui a proposé d'entrer au conseil municipal. La jeune femme a pris goût à la chose publique, à lapolitique. Ses opinions l'inclinent naturellement vers le centre-droit. Mais la carrière d'Assia est restée à l'arrêt. Impossible d'obtenir une investiture. La liste des faux-fuyants avancée par les caciques de l'UMP fut infinie mais, en substance, il était déjà bien qu'elle fût là. La novice touchait ce « plafond de verre » si souvent décrit.

« Cette discrimination est raciale et sociale, constate la jeune femme. Me handicapent le fait d'être typée mais aussi celui de ne pas avoir connu les codes de la société française. Il faut par exemple sortir des bonnes écoles, celles qui forment les dirigeants. Mes parents ne pouvaient pas le savoir, forcément. Moi, je pourrais le faire passer à mes enfants. » Elle est aujourd'hui chez les centristes de l'UDI« Cela se passe mieux », dit-elle. Elle milite au sein de l'Association nationale des élus locaux pour la diversité, un mouvement transpolitique. Gens de gauche et de droite y constatent la même difficulté à exister.

« LE RACISME ÉTAIT PLUS VIOLENT, PLUS PHYSIQUE »

Même si son mari, Mourad, a été bastonné dans sa jeunesse, Assia Meddah sait que sa génération n'a jamais subi les outrances vécues par ses parents : « Le racisme était plus violent, plus physique. Aujourd'hui, il est plus sournois, mais il fait tout aussi mal. » Elle constate aussi le retour « d'un racisme décomplexé », tout droit exhumé de ces années 1980 et de « Touche pas à mon pote ». L'autre jour, par exemple, au supermarché, Yamina a eu une vague altercation à la caisse avec une autre femme qui s'est plainte à haute voix à la caissière : « Ce n'est pas possible avec ces gens-là. » A 62 ans, Yamina croyait en avoir fini avec ça.

Pour la première fois aussi, Mohamed a eu du mal à faire renouveler sa carte de séjour. L'octogénaire, qui touche une retraite de 650 euros, a mal vécu ces longs mois sans papiers, miné, persuadé d'être expulsé du jour au lendemain. De guerre lasse, Assia a dû l'accompagner à la préfecture de Créteil. Une matinée d'attente avant d'arriver au guichet. Le vieil homme pleurait d'humiliation. « Il veut êtreenterré en France, c'est ici chez lui », explique sa fille. Un argument qui n'est d'aucun poids dans les rouages bureaucratiques.

Dans un coin du salon, en face d'une horloge du XIXe siècle, un verset du Coran est accroché au mur. « Dans la famille, la religion, notre pratique de l'islam a toujours été de l'ordre de la sphère privée, balaye Assia. Mais nous payons pour ceux qui font la “une” des journaux. » Zinedine Meddah, lui, ne regarde plus la télévision. « Les médias ne parlent que de l'intégrisme, de la délinquance et du terrorisme. Il n'y a que cela qui les intéresse. Ils jouent sur les peurs. » Et ce doux garçon de 2 mètres de s'énerver pour la première fois de la conversation : « Mais que faut-il faire pour être considéré comme des Français ? »

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