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09/12/2013

Les espionnes ignorées par la France durant la dernière guerre

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www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/12/09/les-espionnes...

Au péril de leur vie, des femmes ont été envoyées en France pendant la seconde guerre mondiale pour organiser la Résistance. L'Angleterre leur rend hommage.

LE MONDE | 09.12.2013 à 08h25 |Eric Albert (Londres, correspondance)

A l'arrière du B-24 Liberator, dans le bruit assourdissant des moteurs du bombardier américain, Violette Szabó et ses trois compagnons d'armes ne peuvent que ronger leur frein en cette nuit du 7 juin 1944. Le débarquement en Normandie vient de commencer, et le stress est à son comble. Leur mission : sauter en parachute près de Limoges pour ralentir le plus possible la redoutable division allemande Das Reich, qui remonte au nord pour contrer l'arrivée des forces alliées.

« On avait trois heures de vol à patienter. Alors, on a sorti les cartes, et on s'est mis à jouer au poker », se rappelle Bob Maloubier. Aujourd'hui âgé de 90 ans, l'homme, qui arbore une moustache à la Salvador Dali, raconte l'anecdote dans un haussement d'épaules, comme une évidence.

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Le poker, c'est pourtant avec leur vie qu'il le jouait. Bob, alias « Paco », était le spécialiste des explosifs, envoyé pour faire sauter ponts et voies de chemin de fer (« deux par nuit en moyenne »). Violette, alias « Louise », avait un rôle essentiel : « courrier », c'est-à-dire établir la liaison avec les résistants sur place pour coordonner leurs actions.

Deux jours après son arrivée, la jeune femme de 22 ans – déjà veuve d'un officier mort en Egypte à la bataille d'El-Alamein, en 1942, et mère d'une petite fille de 2 ans – tombe, au détour d'une route, sur une patrouille allemande. Se jetant dans le fossé, elle fait preuve de son habileté à manier le pistolet, elle qui remportait tous les concours de tir en Angleterre. Elle s'enfuit en courant, mais se tord la cheville et se fait rattraper. Torturée par la Gestapo, elle ne révèle rien.

« On a passé une semaine à préparer sa libération, raconte Bob Maloubier. On savait que les Allemands la transféraient tous les jours de la prison de Limoges jusqu'au siège de la Gestapo. Elle était entourée de deux gardiens, qu'on avait prévu de “descendre”. Mais on est arrivés trop tard. Elle venait d'être envoyée au camp de Ravensbrück. »

Le 27 janvier 1945, elle y est exécutée, sur ordre direct d'Hitler. Mais, sur place, dans le Limousin, la division Das Reich a été retardée d'une quinzaine de jours, un élément-clé du succès du Débarquement.

UNE HISTOIRE PRESQUE OUBLIÉE

Mardi 3 décembre, la mémoire de Violette Szabó a été saluée. Un monument commémorant les espionnes envoyées d'Angleterre pendant la seconde guerre mondiale a été inauguré par le prince Charles, à Tempsford, près de Cambridge. C'est là que se trouvait le terrain d'aviation secret d'où décollaient de nuit, à la lumière de la lune, les avions transportant ces femmes, souvent françaises, chargées d'infiltrer l'Europe occupée par les nazis. Aujourd'hui, le tarmac est envahi de mauvaises herbes, et la grange du bout de la piste a été transformée en petit musée.

Soixante-quinze femmes d'exception ont décollé de Tempsford. Vingt-deux n'ont pas survécu à leur mission.

Leur histoire était en partie oubliée. Il aura fallu la mort solitaire d'Eileen Nearne, en 2010, pour raviver les mémoires. Cette Franco-Britannique, parachutée en Indre en 1944, avait été arrêtée et longuement torturée, avant d'être envoyée à Ravensbrück. Elle avait survécu, mais ne s'était jamais vraiment remise des conséquences psychologiques de la guerre, et elle s'était progressivement isolée. A son décès, ignorant son passé, la mairie de Torquay (Devon), où elle habitait, allait procéder à un enterrement communal, faute de famille directe. Son identité a finalement été révélée au dernier moment, et des funérailles dignes de ce nom ont été organisées. Emu par cette histoire, Tazi Husain, un médecin de Tempsford, a décidé en 2012 d'ériger le monument commémoratif.

Pourquoi célébrer les femmes seulement, alors que les hommes agents secrets sont morts en bien plus grand nombre ? Leur destin exceptionnel a de quoi couper le souffle. A l'époque, la convention de Genève interdisait spécifiquement aux femmes de combattre. Mais leur rôle était irremplaçable. « Elles attiraient moins l'attention, explique Tania Szabó, la fille de Violette et auteure d'une biographie sur sa mère. Elles pouvaient transporter un émetteur radio dans un cabas, par exemple, en le recouvrant de légumes. » Ou jouer les ingénues, au besoin. C'est ainsi que, en avril 1944, Violette Szabó a pu utiliser son charme pour tranquillement discuter avec les Allemands dans un train reliant Paris à Rouen, où elle partait pour rétablir un réseau de Résistance démantelé. « Ils lui ont montré les photos de leurs enfants. L'un d'eux l'a même invitée à son hôtel », raconte Tania Szabó.

Le destin de Noor Inayat Khan est aussi hors du commun. Descendante d'un sultan indien, musulmane soufie, élevée en banlieue parisienne, elle fuit en Angleterre avec sa famille au début de la guerre. Passionnée, rêveuse, elle décide de rejoindre la Résistance. Les services secrets britanniques, qui la recrutent, la regardent avec inquiétude : la jeune femme frêle, qui mesure mal le danger et ne sait pas tenir sa langue, sera-t-elle à la hauteur ? « Elle a tenu trois mois sur le terrain comme opératrice radio, alors que la plupart des agents se faisaient attraper au bout de six semaines », défend sa biographe, Shrabani Basu, dans Spy Princess (The History Press, 2006). A 30 ans, Noor Inayat Khan est morte à Dachau.

Il y a aussi l'histoire de Marjorie Clark, une Galloise qui refuse aujourd'hui de révéler son âge par coquetterie. Opératrice radio, elle a été envoyée en Afrique du Nord, puis en Italie« Quand je suis partie sur le bateau militaire de Liverpool, nous étions dix femmes et deux mille hommes, se rappelle-t-elle. On avait trois bateaux, et l'un a été bombardé. On a pu repêcher presque tout le monde. » Deux ans plus tard, elle entrait dans Rome libérée.

« L'ARMÉE SECRÈTE DE CHURCHILL »

La plupart de ces espionnes travaillaient pour un service très peu connu en France : le Special Operations Executive (SOE). Ce groupe britannique était la botte secrète du premier ministre Winston Churchill. En 1940, constatant la défaite de l'Europe continentale, il comprend qu'il faut affaiblir le régime nazi de l'intérieur, à coups d'attentats et de guerre « asymétrique ». Ses propres services de renseignement se pincent le nez : cette méthode n'est pas celle de « gentlemen », font-ils savoir. Qu'à cela ne tienne, le Vieux Lion crée cette nouvelle branche ultra-confidentielle, surnommée « l'armée secrète de Churchill ». En six ans, 13 000 personnes y travailleront, dont 3 200 femmes.

Il faut recruter, le plus discrètement possible, des agents qui parlent les langues locales. Noreen Riols, une Anglaise éduquée au lycée français de Londres, fait une candidate parfaite. En 1943, elle a 17 ans et reçoit son appel à la conscription. Presque par hasard, parce qu'elle refusait de servir de petite main dans une usine de munitions, elle est envoyée au 64 Baker Street, à Londres, où figure cette plaque anodine : « Bureau de recherche interservices ». C'est le siège du SOE, dont l'existence est gardée confidentielle. « Je suis tombée sur un type qui s'est excité, me disait que personne ne devait jamais rien savoir de mon travail. » Elle a tenu promesse : sa mère est morte en 1974 sans connaître la vérité. Il faudra attendre 2000, date à laquelle le délai de soixante ans la tenant au secret d'Etat est arrivé à échéance, pour qu'elle révèle cette vérité, dans un livre récemment publié, The Secret Ministry of Ag. and Fish (McMillan, 2013), devenu un best-seller au Royaume-Uni.

Noreen Riols n'a pas été envoyée en mission en France. Elle travaillait à la formation des agents. Sa spécialité : utiliser son charme pour tester leur capacité à ne pas parler. Juste avant leur départ en opération, l'instructeur arrangeait un dîner d'adieu, où arrivait « par hasard » Noreen Riols, soi-disant amie proche. Le formateur s'éclipsait discrètement. Noreen Riols et l'agent se retrouvaient en tête à tête. « J'aimais particulièrement travailler à l'Hôtel Royal Bath, à Bournemouth, parce qu'il y avait une terrasse. Je les y emmenais et, là, ils devenaient romantiques. » La plupart des Britanniques tenaient bon, dit-elle. « Mais les étrangers, peut-être parce qu'ils étaient isolés, avaient parfois tendance à révéler leur mission. » Si c'était le cas, ils étaient immédiatement envoyés pour six mois d'isolement en Ecosse.

L'élégante vieille dame, qui habite à Paris depuis plus de cinquante ans, s'agace du fait que la France méconnaisse encore le SOE. « De Gaulle voulait nous supprimer. Il ne voulait pas qu'on dise que des étrangers avaient organisé la résistance. C'est triste qu'il ait été si mesquin. »

Bob Maloubier abonde. « Pendant la cérémonie d'inauguration du monument à Tempsford, le prince Charles était présent, l'ambassade du Royaume-Uni en France a assuré notre transport, et un colonel britannique s'est occupé de nous, alors que l'ambassade de France à Londres n'a dépêché qu'un sous-fifre. »

Sept décennies plus tard, les derniers survivants de cette période sont là pour rappeler l'héroïsme des espionnes de Churchill. Pour Bob Large, 92 ans, pilote de chasse pendant la guerre, les souvenirs restent gravés à jamais. C'est lui qui a ramené Violette Szabó, qu'il trouvait très belle, de sa première mission en France, en avril 1944. Après avoir échappé de justesse aux tirs allemands au-dessus de Châteaudun, ils étaient arrivés sains et saufs à Tempsford. « Elle s'était endormie dans l'avion et, quand j'ai ouvert le cockpit, elle a cru que j'étais un Allemand venu pour l'arrêter. Elle s'est débattue, a tenté de me tirer dessus. Finalement, quelqu'un a pu lui expliquer sa méprise. Elle m'a alors embrassé sur la joue. » Il en a encore les yeux qui brillent.

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