Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

14/12/2013

Un peu d'Histoire européenne

lu sur :

Des rivalités centenaires des deux côtés du Rhin

LE MONDE | 13.12.2013 à 11h37 |Pierre Bezbakh (maître de conférences à l'université Paris-Dauphine)

L'« ennemi héréditaire » de la France fut longtemps l'Angleterre, alors que les affrontements entre le royaume de France et le Saint-Empire romain germanique (qui se constitua à la fin du Xe siècle) furent assez rares. Mais la rivalité franco-germanique prit une forme nouvelle avec Napoléon Ier.

Le Monde.fr a le plaisir de vous offrir la lecture de cet article habituellement réservé aux abonnés du Monde.fr. Profitez de tous les articles réservés du Monde.fr en vous abonnant à partir de 1€ / mois | Découvrez l'édition abonnés

N'ayant pu envahir l'Angleterre, il porta le fer vers l'Europe de l'Est, fit éclater en 1806 le royaume de Prusse et les restes du Saint-Empire, pour constituer la Confédération du Rhin, le Grand-Duché de Varsovie et le royaume de Westphalie, réduisant l'Empire à la seule Autriche.

Mais la Prusse prit sa revanche en participant aux coalitions anti-françaises après la campagne de Russie (1812). Elle va devenir le noyau de l'unification des Etats d'Allemagne du Nord, et le fer de lance de l'essor du capitalisme industriel dans cette région.

DANS LA GALERIE DES GLACES

En 1833, la Prusse créa une zone de libre-échange (le « Zollverein »), réunissant la plupart des principautés d'Allemagne du Nord, dotée d'un tarif extérieur commun, et excluant l'Autriche. Bénéficiant d'un vaste marché, la Prusse put développer son industrie, grâce à la richesse minière de la Ruhr et aux innovations techniques (procédé Bessemer, dans la sidérurgie, par exemple) qui feront d'elle, dès le milieu du XIXe siècle, une grande puissance européenne.

Elle le prouva d'abord par sa victoire éclair contre l'Autriche (bataille de Sadowa en 1866), obtenue grâce à la puissance de feu de ses canons Krupp et à l'efficacité du fusil Dreyse. Puis elle vainquit rapidement la France en 1870-1871. Le 18 janvier 1871, le IIe Reich allemand fut proclamé par Bismarck dans la Galerie des glaces de Versailles : le roi de Prusse devient l'empereur d'Allemagne Guillaume Ier.

Le traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, sanctionna durement la défaite française et sera l'une des causes de la guerre de 1914. Il fit perdre à la France les deux départements alsaciens et une partie de la Moselle et de la Meurthe (représentant près de 1,5 million d'hectares et 1,6 million d'habitants), environ 20% de ses ressources minières et de ses industries sidérurgiques, ainsi que la maîtrise des canaux reliant l'Est et le Rhône.

UNE VOITURE AUTOMOBILE

La France s'engageait aussi à verser une indemnité de guerre s'élevant à 5 milliards de francs-or, qui contribua à financer l'économie allemande, mais qui sera toutefois couverte facilement par l'émission d'emprunts publics. Le premier de 2 milliards, émis en juin 1870 et portant un taux d'intérêt de 5 %, attira des fonds deux fois supérieurs aux besoins.

Le second, international, émis en juillet 1872, attira 1 million de souscripteurs et draina 44 milliards de francs. Le succès remporté par ces émissions indique que la France ne souffrit pas vraiment des effets de la guerre sur le plan financier.

Une rivalité franco-allemande plus pacifique se produisit durant les années 1880. En 1883, le Français Edouard Delamare-Deboutteville et l'Allemand Carl Benz mettaient au point chacun de leur côté une voiture automobile se déplaçant grâce à un moteur à explosion utilisant de l'essence de pétrole.

HENRI DE WENDEL AU REICHSTAG

Les voitures produites par Benz dans son usine de Mannheim seront vendues en France en 1888. Au même moment, les Français Panhard et Levassor équipent leurs automobiles d'un moteur conçu par l'allemand Daimler, avant de fabriquer leurs premières automobiles en 1891, Daimler faisant de même de son côté en 1895. Mais la concurrence dans l'automobile, comme dans celui des autres biens de consommation ne peut expliquer la marche vers la guerre.

Au contraire, et malgré la montée du protectionnisme dans les deux pays à la fin du siècle, les exemples de collaboration entre des banques et des grandes entreprises françaises et allemandes sont nombreux. C'est ainsi que de grandes firmes sidérurgiques comme Schneider et de Wendel pour la France, Krupp et Thyssen pour l'Allemagne, se rencontrèrent dans des congrès internationaux et organisèrent des visites sur leurs lieux de production.

La famille lorraine de Wendel est d'ailleurs un exemple des liens économiques franco-allemands : Robert, refusant la nationalité allemande, se retrouva en 1898 à la tête du Comité des forges français, alors qu'Henri siégea au Reichstag allemand. Et en 1902, Schneider fonda la Société d'études de l'Ouenza, destinée à exploiter des mines de fer algériennes, dont Krupp et Thyssen détinrent une partie du capital, au même titre que des Belges et des Anglais. Les mêmes firmes s'entendirent aussi pour se partager les ventes d'armes à la Serbie.

COMPLÉMENTARITÉ

Sur le plan des échanges extérieurs, la guerre de 1870 n'empêcha pas l'essor du commerce entre les deux pays, facilité par l'accord de libre-échange signé en 1862 entre la France et le Zollverein : l'Allemagne devint en 1913 le deuxième fournisseur de la France (derrière la Grande-Bretagne), pour un montant égal à 12,7 % des importations totales (contre 9 % en 1873), et le troisième client (derrière la Grande-Bretagne et la Belgique), avec 12,3 % du total des exportations françaises (comme en 1873).

Si le solde de ce commerce était devenu négatif avec l'Allemagne, on peut toutefois difficilement y voir une cause de la guerre, dans la mesure où la croissance des échanges peut aussi s'interpréter comme un signe d'une plus grande complémentarité entre les futurs adversaires.

Mais une vive tension allait se produire à propos des colonies. Lors de la conférence de Berlin de 1885 visant à régler les rivalités coloniales et à se partager l'Afrique, l'Allemagne avait reçu le Cameroun, le Togo, la Namibie, le Tanganyika ou Zanzibar, tandis que la France poursuivait ses conquêtes en Afrique du Nord et en Afrique noire.

ACCUMULATION DE TENSIONS

Mais les deux pays s'opposèrent à propos du Maroc : en 1905, Guillaume II se rendit à Tanger, ce que la France prit pour une provocation, avant que la Conférence d'Algésiras (1906) proclame l'indépendance du Maroc. Mais pour répondre aux « violations » françaises de ce traité, l'Allemagne envoya une canonnière devant Agadir. La guerre fut évitée de justesse, l'Allemagne acceptant finalement que la France étende son emprise sur le Maroc (Marrakech sera prise en 1912), en recevant en échange une partie du Congo.

Les rivalités impérialistes franco-allemandes ne conduisirent donc pas directement à la guerre, chacun espérant trouver suffisamment de matières premières, de débouchés pour ses produits, de terre de peuplement et de lieux d'escale pour ses navires dans les territoires que les accords internationaux leur reconnaissaient.

Mais l'accumulation de tensions, de rancoeurs, de conflits d'intérêt débouchait sur un climat d'agressivité qui rendait la paix de plus en plus fragile. Le désir d'en découdre ne résistera pas aux effets des alliances militaires après l'attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914.

(Les données concernant le commerce extérieur proviennent de l'article de Jean Weiller « Echanges extérieurs et politique commerciale de la France depuis 1870 », in « Du protectionnisme traditionnel aux nouvelles politiques industrielles », Cahiers de l'I.S.E.A., Tome III, n°10, octobre 1969).

Les commentaires sont fermés.