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17/12/2013

Le Tigre et l'Euphrate : trop tard pour préserver l'Histoire

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LE MONDE GEO ET POLITIQUE | 11.12.2013 à 10h26 • Mis à jour le 11.12.2013 à 11h42 |Par Guillaume Perrier (Hasankeyf, Turquie, envoyé spécial)



Tigris

Cette journée d'automne est historique pour Ahmed. Ce vieil homme grimpe d'un pas assuré à bord du kelek, une barque traditionnelle flottant grâce à des boudins de peau de chèvre utilisée depuis des siècles sur le Tigre.

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Voir aussi l'infographie : Bataille de l’eau au Proche-Orient

« Mon premier voyage le long du fleuve, je l'ai fait en 1927 », se souvient-il avec nostalgie. A l'époque, les longues pirogues de bois chargées de légumes ou de tapis descendaient jusqu'à Bassora en à peine deux semaines. Le Tigre mais aussi l'Euphrate, qui traverse laTurquie, la Syrie et l'Irak avant de se jeter dans le golfe Persique, constituaient une voie commerciale vitale, un trait d'union naturel entre les montagnes de l'Anatolie et les marais du Sud irakien. Une route peu à peu tombée en désuétude.

Aujourd'hui, ces deux grands fleuves nourriciers du Moyen-Orient sont jalonnés de grands barrages, menacés par l'assèchement, la pollution et les guerres et sources de conflits pour le contrôle de l'eau. Une équipe de militants et de défenseurs de l'environnement regroupés autour de l'association Nature Iraq s'est pourtant lancée dans une expédition de 1 200 km depuis la Turquie jusqu'à l'embouchure, dans le sud de l'Irak, pour « faire revivre une culture » et analyserles menaces qui pèsent sur la Mésopotamie, où est apparue l'agriculture il y a environ sept mille ans. Après deux mois de navigation, la flottille a atteint sa destination finale début novembre.

LE PROJET MOBILISE HABITANTS ET MILITANTS

C'est à Hasankeyf, un joyau du patrimoine archéologique situé dans le sud-est de la Turquie, qu'a eu lieu la mise à l'eau de cette équipée iconoclaste, en septembre. Une bonne partie de la population de la petite cité, construite au creux d'un méandre et à l'ombre d'un gros rocher, était sur la rive du Tigre pour l'applaudir.

Hasankeyf vit peut-être ses derniers mois d'existence. Un barrage géant, dont la construction s'achève à Illisu, doit engloutir la vallée et des dizaines de villages sous un lac artificiel, d'ici moins de deux ans. Le site, avec ses grottes troglodytiques millénaires, son ancienne forteresse de l'époque romaine, son pont médiéval et sa mosquée ayyoubide, disparaîtra sous les eaux. Et, avec lui, la principale source de revenus pour la région : le tourisme.

Le cours du Tigre est déjà partiellement détourné de son lit. Symbolique de la politiqueturque de grands barrages, le projet mobilise habitants et militants. Le 11 octobre, 500 habitants ont ainsi bloqué le pont routier pour manifester contre la décision de les relogerdans le « Nouvel Hasankeyf ». Illisu sera l'un des 19 barrages construits par la Turquie pourdomestiquer le Tigre et l'Euphrate, une partie du projet de développement GAP (Anatolie du Sud-Est) lancé dans les années 1980.

L'initiative de cette flottille sur le Tigre a été moyennement appréciée par Ankara, qui a interdit la navigation sur le territoire turc. Après une démonstration de quelques heures à Hasankeyf, les embarcations ont donc été chargées sur des camions jusqu'au poste-frontière avec l'Irak. « Nous ne sommes pas là pour manifester contre la construction du barrage mais pour rappeler la nécessité de coopérer au niveau régional sur la question de l'eau », précise M. Alwash.

ENTRE 800 ET 1 000 VICTIMES CHAQUE MOIS

D'autres obstacles de taille se dressent sur le chemin. « Nous sommes obligés d'interrompre la descente à certains endroits pour des raisons de sécurité. Là où le fleuve entre en Irak, sur le plateau de la Djéziré, à la frontière avec la Turquie et la Syrie, la zone est tenue par les rebelles kurdes qui combattent les groupes djihadistes qui s'infiltrent en Syrie. De même dans la région de Mossoul, où la situation reste dangereuse », poursuit-il. Depuis qu'il est rentré en Irak, en 2003, M. Alwash a vécu les années de guerre civile qui ont ravagé le pays. Un semblant de stabilité paraissait s'être installé après 2008, mais depuis le début de l'année les attentats et les violences sont quasi quotidiens dans tout le pays. Depuis cet été, le nombre de victimes mensuel oscille entre 800 et 1 000.

Le Tigre, qui traverse Mossoul, Samarra, Bagdad, Kut et Bassora, n'est pas épargné. « Nous avons dû sauter quelques étapes pour raisons de sécurité », raconte Virginia Tice, coordinatrice de Nature Iraq. « Mais nous avons eu de jolies rencontres à Al-Qushla et au lac Jadriya, ainsi qu'à Kut, au sud de Bagdad. Le problème principal, c'est les policiers irakiens qui insistent pour nous faire débarquer afin de nous protéger. »

Cette descente du Tigre est l'occasion de mener des études sur la qualité de l'eau et sur l'impact de la pollution pour la faune et les populations riveraines.

Fin août, le sabotage d'un pipeline a provoqué une marée noire dans le fleuve. Les eaux contaminées ont dû être détournées vers le lac réservoir du Thartar pour épargner Bagdad. La salinisation et la réduction du débit du fleuve, conséquence de la construction des barrages, menacent également la biodiversité du Tigre et bouleversent la culture de la Mésopotamie, dont le nom signifie « entre les fleuves ». Longtemps autosuffisant, l'Irak doit désormais importer du blé. Des populations rurales sont peu à peu poussées à émigrer.

« CHANGER LES TERMES DU DIALOGUE RÉGIONAL »

La principale conséquence écologique visible de l'appauvrissement du Tigre et de la construction des barrages, c'est la modification de la région des marais, le Chat Al-Arab, une étendue humide de 12 000 km2 au confluent du Tigre et de l'Euphrate, où la flottille achèvera son voyage début novembre.

Asséchés par le régime de Saddam Hussein, de nouveau inondés en 2003 lorsque des chiites du Sud firent sauter les digues, les marais, formés par les sédiments, sont en sursis. La dernière grande inondation date de 1968 et deux tiers de leur surface étaient recouverts d'eau en août. « Cette sécheresse bouleverse l'équilibre naturel et la biodiversité des marais. Nous exportions du poisson vers les autres régions, mais ce n'est plus le cas. L'eau n'est plus potable et des dizaines de villages se sont vidés », souligne le cheikh Abbas Sarwat, l'un des chefs de tribu de cette région qui soutiennent l'expédition sur le Tigre, vêtu d'un keffieh rouge et d'une djellaba blanche.

Grâce à l'action de Nature Iraq, la région a récemment été décrétée parc naturel, le premier du genre en Irak. La seule manière de faire revivre le Tigre, estime M. Alwash, c'est de «changer les termes du dialogue régional ». Et de bâtir une instance internationale de contrôle réunissant les pays concernés, comme ce qui se fait pour le Rhin.

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