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24/04/2014

Le scandale Laguiole/Szajner

lu sur le Point :

Laguiole, à couteaux tirés

L'homme d'affaires qui a déposé le nom "Laguiole" en 1993 prive le village aveyronnais d'estampille. Les habitants ne décolèrent pas.

Par VICTORIA GAIRIN

Le Point.fr - Publié le 23/04/2014 à 06:07

"Les collectivités s'entraident quand il y a des catastrophes naturelles, fulmine Vincent Alazard, maire divers droite de Laguiole et conseiller général. Nous, nous sommes victimes d'une catastrophe surnaturelle." Les 1 300 habitants de la petite bourgade aveyronnaise peinent à contenir leur fureur et en appellent à la solidarité de l'ensemble des communes de France. Le 4 avril dernier, la cour d'appel de Paris a en effet confirmé un jugement rendu en 2012 qui lui interdit d'utiliser son appellation - qui fait la réputation mondiale du bourg depuis 1829 - pour 38 produits différents, dont des barbecues, de la vaisselle, du linge de table et de maison, même si ceux-ci sont fabriqués sur son territoire. La municipalité est, par ailleurs, condamnée à payer une amende de 100 000 euros - presque 10 % de son budget annuel - à un habile homme d'affaires qui a eu l'idée, en 1993, de déposer le nom de "Laguiole". Dans son arrêt, la cour d'appel estime qu'il résulte du code de la propriété intellectuelle que "peuvent constituer une marque de fabrique, de commerce ou de services, les noms patronymiques et géographiques". Elle estime aussi que la commune de Laguiole "ne démontre pas" que l'usage fait de son nom serait "de nature à porter atteinte aux intérêts publics ou à préjudicier à ses administrés".

 

Dans la capitale de la coutellerie, c'est l'incompréhension la plus totale. Comment, à l'heure des grands discours sur le "made in France", une petite commune peut-elle ainsi perdre le nom de son illustre savoir-faire au profit d'un industriel qui fait fabriquer ses couteaux en Chine ? Originaire de Niort et résidant actuellement dans le Val-de-Marne, Gilbert Szajner reconnaît avoir flairé la bonne affaire en déposant la marque "Laguiole" il y a de cela vingt ans. "Je connaissais les couteaux, mais pas le village", confie l'homme de 65 ans. Sous le célèbre nom, il décide de commercialiser non seulement des couteaux, mais tout un panel de produits dérivés - du briquet aux vêtements - le plus souvent importés d'Asie, à des revendeurs français et étrangers qui lui achètent des licences. À demi-mot, Szajner confie à l'Agence France-Presse empocher "5 à 10 % du chiffre d'affaires" de ces 22 entreprises. Parmi le millier de produits ainsi vendus, ses marchés phares - l'Allemagne, le Japon et les États-Unis - s'arrachent notamment casseroles et lunettes. L'homme d'affaires aurait aussi tenté Versailles et Saumur pour des parfums. Cette fois-ci, sans succès.

 

"Parasitage"

 

"C'est une vraie toile d'araignée ! s'indigne Vincent Alazard. Moi, je n'ai rien contre lui mais contre le droit qui lui permet de faire ça." Et c'est là que le bât blesse. Si la justice n'interdit pas d'utiliser l'appellation "Laguiole" dans le cadre de son activité de coutellerie puisqu'elle est devenue un terme générique, tout le reste fait l'objet d'une chasse systématique de la part du détenteur de la marque. Sollicités par le maire de la commune aveyronnaise, le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg et la secrétaire d'État à l'Artisanat Valérie Fourneyron reconnaissent que le dossier Laguiole est révélateur des lacunes quant à la protection juridique des savoir-faire français traditionnels et des produits qui en sont issus. "La loi consommation du 17 mars 2014 contient une disposition qui protège justement les entreprises employant un savoir-faire traditionnel pour fabriquer des produits présentant un lien fort avec une zone géographique déterminée", souligne le gouvernement dans un communiqué.

 

 

Malheureusement, la loi Hamon, puisqu'elle n'est pas rétroactive, ne s'appliquera pas au cas Laguiole. Un verdict qui ne plaît guère au maire : "Si un entrepreneur local souhaite fabriquer un plateau de fromages avec le nom de Laguiole, il se retrouve en contrefaçon d'un produit chinois", enrage-t-il. Thierry Moysset, patron de la forge de Laguiole, dénonce quant à lui un "parasitage". "C'est quant même fou que les Lagiuolais soient condamnés à payer pour un mec qui s'enrichit sur la notoriété de Laguiole et le travail de nos ancêtres ! Gilbert Szajner n'a généré de l'emploi qu'en Chine ou au Pakistan, tandis qu'avec nos 110 salariés nous sommes les plus gros employeur de la ville." Le chef Michel Bras, trois étoiles au Michelin, tout comme les habitants, peine à dissimuler son désarroi : "C'est un handicap pour tout le monde ici."

En 1997, la justice avait donné raison au village en condamnant Gilbert Szajner pour contrefaçon. Mais, deux ans plus tard, la cour d'appel avait infirmé cette décision au motif que le terme "Laguiole" était devenu "générique" pour désigner une certaine forme de couteaux. Le village entreprend alors une procédure plus globale, portant sur son nom. En 2012, en signe de mécontentement, les Laguiolais étaient même allés jusqu'à retirer le panneau annonçant l'entrée dans la ville. Désemparé, le maire compte aujourd'hui plus que jamais sur l'Association des maires de France (AMF) pour l'aider à régler les frais de justice et tenter de faire évoluer la loi. Et n'exclut pas, d'ici là, un pourvoi en cassation.

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