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13/06/2014

Démocratie, argent et politique : le cas de Sylvie Andrieux à Marseille

lu sur :

www.lemonde.fr/societe/article/2014/06/11/dans-les-cites...

LE MONDE | 11.06.2014 à 11h43 |Par Luc Leroux (à Marseille)

« Plus que ces 716 000 euros dilapidés, plus que le coût économique de ces moyens détournés de l'aide sociale, le plus grave, c'est le coût démocratique », a souligné Me Gilles Gauer, l'avocat du conseil régional de Provence-Alpes-Côte d'Azur, lors du procès en appel de Sylvie Andrieux pour « détournement de fonds publics », qui s'est achevé mardi 10 juin. La justice reproche à la députée, en congé du PS, le versement de subventions fictives à des associations, entre 2005 et 2008, dans un but électoraliste, alors qu'elle était vice-présidente de la région, chargée de la politique de la ville.

Lire : Procès de Sylvie Andrieux à Marseille : « des charrettes de billets qu'on déverse dans les quartiers »

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Pour Me Gauer, cette affaire a « sapé la confiance dans les institutions ». Dans la circonscription de Mme Andrieux, les quartiers nord de Marseille, les acteurs associatifs prennent la mesure du désastre politique. Sa conséquence la plus visible : le candidat du Front national, Stéphane Ravier, a remporté la mairie du 7e secteur, vingt-deux mois seulement après une victoire à la Pyrrhus de Sylvie Andrieux aux législatives de juin 2012. Empêtrée dans cette affaire – son renvoi en correctionnelle était intervenu après son investiture par le PS –, elle avait, au second tour, coiffé au poteau son opposant d'extrême droite de 699 voix seulement.

Dans les quartiers, c'est tout le rapport aux institutions qui porte les séquelles de ce système clientéliste. « Aujourd'hui, quand j'entends un élu parler de son implication sur le territoire, je n'y crois plus », explique Abdelilah Taïmouri, directeur de Phenix Formation, une association d'insertion pour les jeunes en difficulté dans le quartier de la Cabucelle (15e arrondissement). Comme toutes les associations des quartiers ayant recours aux subventions, il pâtit de contrôles devenus particulièrement tatillons s'ajoutant aux restrictions budgétaires. « On nous a clairement dit : il s'est passé des choses sur votre territoire et on va désormais faire très attention. » Il cite la réponse obtenue, un jour, par l'assistant d'un conseiller général socialiste à qui il demandait des moyens : « Mais vous ne nous avez pas aidé pour la campagne. »

« J'AI FAIT LA CAMPAGNE DE X OU DE Y ET J'AI RIEN OBTENU »

Conseillère régionale (apparentée PS), déléguée à la politique de la ville, Fatima Orsatelli s'entend encore dire par des responsables d'association : « On est là pour vous, vous nous dites ce qu'il faut faire. » Elle combat le saupoudrage et la « politique kermesse » : « Nous devons être en capacité de faire de la politique dignement, en considérant le citoyen à part entière et non pas comme un guichet à même de ramener des voix. »

Karima Berriche, directrice du centre social Agora, au coeur de la cité de la Busserine (14e arrondissement), a, tout au long de la campagne des municipales, entendu des propos d'électeurs désabusés : « J'ai fait la campagne de X ou de Y et j'ai rien obtenu. » Alors, constate cette militante Front de gauche« soit les habitants des cités ne sont pas allés voter, laissant prospérer le vote FN des noyaux villageois et des nouvelles copropriétés, soit ils ont voté UMP ».

Cette façon de monnayer des voix a corrompu la chose politique, a abîmé la relation entre élus et électeurs. Abdelilah Taïmouri confirme que, dans l'esprit de l'électeur, « le bulletin de vote, c'est pour obtenir un logement ou un peu d'argent à travers la création d'une association ». Les associations d'éducation populaire voient se multiplier les subventions à des structures dont l'activité est centrée sur des sorties, des visites de parc d'attractions. « C'est de la consommation, l'argent du contribuable ne doit pas servir à cela », déplore Mme Berriche.

« S'ILS CROIENT QU'ON VA VOTER POUR DES MERGUEZ...C'EST INSULTANT »

« On parle de repas, de sorties, au lieu de parler de parentalité, de lien social, de formation », confirme Yamina Benchenni, porte-parole du Collectif du 1er juin – un groupement d'habitants des quartiers nord. Selon elle, l'affaire Andrieux a jeté un fort discrédit sur le travail des associations. Elle décrit les subventions comme des « produits toxiques »« Le jeu est pervers. Pour 1 000 ou 2 000 euros, le responsable associatif se trouve dans une relation délicate avec l'élu, et le public considère qu'il profite personnellement de l'argent public versé. C'est la double peine. »

Des associations préfèrent se contenter des versements de l'Etat, neutres, à l'image de ces mères de famille d'une cité qui ne souhaitent pas développer leur travail associatif de soutien scolaire, par peur « de se faire bouffer » par les financements publics et les élus. Certains avouent préférer avoir affaire aux techniciens des services du conseil général et du conseil régional, pas aux élus.

Les dernières élections municipales ont vu refleurir de vieilles pratiques de la part d'élus sentant venir la défaite dans ce secteur historiquement à gauche, comme les barbecues républicains. « Les mamans ont envoyé les petits manger le sandwich tout en disant : “S'ils croient qu'on va voter pour des merguez, on n'en est plus là. C'est insultant” », raconte Mme Benchenni, pour qui ces pratiques sont comparables à celles des trafiquants de drogue qui envoient les « petits » leur acheter un sandwich et leur laissent un pourboire royal de deux ou trois euros.

 

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