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24/06/2014

Phéromones : de l'odeur des mammifères mâles sur le comportement

lu sur Le Temps (Suisse) :

Viviane Thivent

«Cette publication me fait penser à un canular écrit par une bande de copains.» Marianne Amalric, du laboratoire de neurosciences cognitives de l’Université Aix-Marseille n’en croit pas ses yeux. «Pourtant, explique Sophie Pezet de l’ESPCI Paris Tech, il s’agit d’un travail tout à fait solide», de surcroît publié dans un journal très sérieux, Nature Methods . Mais qui, c’est vrai, jette un froid.

Car après des siècles de recherches effectuées avec des rongeurs, l’équipe de Jeffrey Mogil de l’Université McGill, à Montréal, montre que le sexe des expérimentateurs influence le résultat des expériences menées sur les rats ou les souris: par leur seule présence, les hommes stressent autant les rongeurs que trois minutes de nage forcée ou quinze passées enfermés dans un tube. Les femmes, quant à elles, ne perturbent en rien la quiétude des animaux de laboratoire.

Spécialiste de la douleur et du pavé dans la mare, «Jeffrey Mogil est connu pour appuyer là où ça fait mal, continue Sophie Pezet. Ces dernières années, il n’a eu de cesse de questionner la représentativité des modèles physiologiques utilisés dans les laboratoires.» Il est ainsi à l’origine de nouveaux tests comportementaux comme celui, très discuté, dit de la grimace qui met en lien l’expression faciale des rongeurs et l’intensité de la douleur ressentie. «Or, pour réaliser ces tests, nous avons besoin de filmer les souris, raconte Jeffrey Mogil. Et à plusieurs reprises, des étudiants m’ont rapporté que le comportement des animaux changeait en leur présence.»

En décidant de quantifier le phénomène, le chercheur s’attendait donc à trouver un effet lié à l’expérimentateur… «mais pas au genre de l’expérimentateur! poursuit-il. A chaque fois que des hommes s’approchaient des souris, ces dernières se mettaient à stresser. Elles se figeaient et grimaçaient moins.»

Idem en présence de mâles de cobayes, de chats, de chiens non castrés… ou d’un t-shirt porté la nuit précédente par les expérimentateurs. Une question d’odeurs. Les souris réagissent en fait aux hormones – les androgènes – sécrétées par tous les mâles de mammifères, y compris par l’homme.

Ce curieux rappel de notre condition animale a-t-il pour autant des conséquences sur les si objectives mesures expérimentales? Oui. Car en poussant plus avant les tests, les chercheurs ont montré que la présence d’un expérimentateur masculin se traduisait par une hausse des hormones du stress, une diminution de la sensation de douleur et une élévation de la température interne. Autant de paramètres couramment mesurés.

Est-ce à dire que toutes les études passées sont à jeter à la poubelle? «L’ampleur du problème est difficile à évaluer, confie Jeffrey Mogil. Mais ce qui est sûr, c’est que ce genre de biais pourrait expliquer les difficultés qu’éprouvent les physiologistes à répliquer les résultats d’autres équipes.» «Les animaux de laboratoire sont très sensibles à leur environnement, confirme Sophie Pezet, qui n’est pas surprise par le résultat canadien. Leurs constantes physiologiques varient en fonction du moment de la journée mais aussi de la quantité de caresses qu’ils reçoivent avant l’expérience.»

Ou encore de l’intensité lumineuse de la pièce. De façon plus anecdotique, «l’odeur de certains aliments, comme les clémentines ou les oranges, peut aussi être aversive pour les rongeurs», précise la chercheuse.

C’est pourquoi chaque équipe de recherche possède sa propre routine, transmise en interne de chercheurs en étudiants… mais pas d’un laboratoire à l’autre. Ce qui pose le problème de la reproductibilité des mesures. A ce jour, il n’existe aucun protocole standardisé pour minimiser ces biais, «même si une prise de conscience commence à émerger», insiste Sophie Pezet.

Ainsi en 2008, dans la revue Pain , consacrée aux recherches menées sur la douleur, Andrew Rice de l’Imperial College de Londres et des collaborateurs – dont Jeffrey Mogil – ont-ils proposé un formulaire contenant plus de 40 champs de façon à préciser les conditions expérimentales.

En attendant que ce dernier soit enfin utilisé, faut-il bouter hors des laboratoires de physiologie tous les expérimentateurs mâles? «C’est une solution, s’amuse Jeffrey. Mais on peut aussi attendre que le stress de l’animal retombe avant de procéder aux mesures [soit une demi-heure par mesure] ou, de façon plus pragmatique, noter le genre de l’expérimentateur afin de prendre en considération ce biais.» Ce qui, en la matière, semble être un minimum.

(voir aussi : L’odeur du chercheurbiais expérimental

www.lemonde.fr/sciences/article/2014/05/12/l-odeur-du...)

09:31 Publié dans Sciences | Lien permanent | Commentaires (0)

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